
Bassirou Diomaye Faye, Président de la république du Sénégal
Par-delà les annonces, c'est la question des moyens qui déterminera le succès de la territorialisation des politiques publiques au Sénégal. En présentant l'Acte IV de la décentralisation aux exécutifs territoriaux, le président Bassirou Diomaye Faye a réaffirmé son ambition. Elle se heurte au défi du financement des territoires.
En réunissant, jeudi 2 juillet, au Centre international de conférences Abdou Diouf (CICAD) de Diamniadio, les maires et présidents de conseils départementaux, le président Bassirou Diomaye Faye a placé les collectivités territoriales au cœur de son projet de transformation économique.
Territorialisation des politiques publiques, réforme du foncier, conférence annuelle sur les finances locales, accélération des transferts de compétences : les annonces traduisent une volonté de donner davantage de responsabilités aux acteurs locaux. Cette étape s'inscrit dans l'Acte IV de la décentralisation, présenté par le chef de l'État comme « un acte fondateur » et non « une réforme administrative de plus », à l'issue de concertations territoriales menées à travers tout le pays.
Sur le papier, l'ambition est cohérente avec la Vision Sénégal 2050. Le développement économique ne peut plus être pensé uniquement depuis Dakar. Il suppose des territoires capables de planifier leurs investissements, de valoriser leurs ressources, d'améliorer les services publics et de créer un environnement favorable aux entreprises. Mais les collectivités disposent-elles réellement des moyens financiers nécessaires pour assumer ces nouvelles ambitions ?
Le véritable défi reste celui des finances locales
Depuis plusieurs années, la faiblesse des ressources des collectivités territoriales constitue l'un des principaux freins à la décentralisation. De nombreux élus locaux dénoncent des transferts financiers insuffisants ou irréguliers, alors même que les compétences qui leur sont confiées se sont progressivement élargies.
Cette situation limite fortement leur capacité d'investissement : selon les données du ministère de l'Urbanisme et des Collectivités territoriales, l'autonomie financière des 553 communes du pays stagne en moyenne à 46%. Routes communales, marchés, infrastructures marchandes, écoles, centres de santé ou aménagements urbains nécessitent des ressources importantes que les recettes locales peinent souvent à couvrir.
Dans ce contexte, l'annonce d'une conférence annuelle consacrée aux finances locales apparaît comme un signal encourageant. Elle pourrait offrir un cadre de dialogue entre l'État et les collectivités afin d'améliorer la prévisibilité des transferts, de renforcer la transparence budgétaire et d'examiner de nouvelles sources de financement.
Le chef de l'État a par ailleurs demandé au gouvernement, en lien avec les ministères chargés des Finances et des Collectivités territoriales, d'examiner les voies permettant d'améliorer progressivement les ressources allouées aux communes et départements, notamment à travers l'évolution du Fonds de dotation de la décentralisation et du Fonds d'équipement des collectivités territoriales. Toutefois, les collectivités attendront surtout des mécanismes concrets et des engagements budgétaires mesurables.
Des collectivités solides, un levier pour l'investissement
L'enjeu dépasse largement la seule gouvernance locale. Des collectivités financièrement solides peuvent devenir de véritables acteurs du développement économique. Une commune disposant de ressources suffisantes est davantage en mesure d'aménager des zones d'activités, d'améliorer l'accès aux marchés, de moderniser les infrastructures locales, de sécuriser le foncier ou encore d'accompagner les petites et moyennes entreprises.
À l'inverse, des collectivités sous-financées peinent à créer un environnement propice à l'investissement privé. Les entreprises recherchent avant tout des territoires où les infrastructures, les services et la gouvernance offrent une certaine stabilité. La territorialisation des politiques publiques pourrait ainsi constituer un levier de compétitivité pour les économies locales, à condition que les moyens suivent les ambitions.
La réforme du foncier, un chantier déterminant
Parmi les annonces présidentielles, la réforme du foncier mérite une attention particulière. Au Sénégal, les questions foncières demeurent l'un des principaux facteurs de blocage des investissements, notamment dans les secteurs agricoles, touristique et immobilier.
Une clarification des règles de gestion foncière et une meilleure articulation entre l'État et les collectivités pourraient contribuer à réduire les conflits, à sécuriser les investisseurs et à améliorer la valorisation économique des territoires. Là encore, la réussite dépendra moins des intentions affichées que de la capacité à mettre en œuvre des réformes consensuelles et applicables.
Le temps des annonces laisse place à celui de l'exécution
La rencontre entre le chef de l'État et les exécutifs territoriaux marque incontestablement une étape politique importante. Elle traduit une volonté de replacer les collectivités au centre des politiques de développement, dans un processus qui a associé les élus locaux : selon les données rapportées par la presse sénégalaise, 80% d'entre eux avaient rejeté, lors des concertations préalables, l'option d'une réforme territoriale plus radicale, ce qui a orienté l'Acte IV vers une approche progressive articulée autour de quatre axes modernisation de l'organisation territoriale, amélioration de la performance et de l'équité, réforme du financement, et renforcement de la coopération entre territoires.
L'expérience des précédentes réformes invite néanmoins à la prudence. Depuis plusieurs décennies, le Sénégal a multiplié les textes visant à renforcer la décentralisation, sans toujours parvenir à doter les collectivités des ressources correspondant aux compétences transférées.
Le véritable test ne résidera donc pas dans les discours, mais dans les prochaines lois de finances, les modalités de transfert des ressources, les réformes de la fiscalité locale et les mécanismes de suivi qui seront mis en place. Car une territorialisation sans financement risque de prolonger les difficultés déjà rencontrées par les collectivités.
À l'inverse, des territoires disposant de ressources stables, d'une gouvernance renforcée et d'une autonomie accrue pourraient devenir l'un des principaux moteurs de la croissance inclusive recherchée par les autorités.
Le défi est désormais clair : faire en sorte que la décentralisation ne soit plus seulement une réforme institutionnelle, mais un véritable instrument de développement économique.









-medium.jpg)


