Par Claudia Kenou
Franck René Ayihonsi - Expert en Gestion de la Politique Économique
À la faveur d’un entretien exclusif accordé au magazine «Jeune Afrique», le 14 mars 2025, le Président de la République du Bénin a définitivement clarifié sa position quant à la fin de son mandat en 2026. Ce postulat, bien que n’étant pas nouveau, a renforcé les conclaves dans les différentes chapelles politiques du pays afin de désigner le remplaçant idéal de celui qui durant 10 ans, aurait révélé le Bénin au monde entier. En effet, sous la présidence de Patrice Talon, l’économie béninoise a connu une croissance soutenue, avec un Produit Intérieur Brut (PIB) en hausse moyenne de 6,4% par an entre 2016 et 2023 (Banque mondiale, 2024). En 2024, la croissance a atteint 7,5%, portée par les investissements publics et la diversification économique. L’inflation qui avait doublé en 2023, atteignant 2,8%, a fortement diminué en 2024, avec une moyenne de 1,2%, en glissement annuel, en raison de la modération des prix des produits énergétiques et du transport (Banque mondiale, 2024).
Concernant la dette publique, elle est passée de 54,6% du PIB en 2020 à environ 48,9% en 2023, témoignant d’une gestion prudente des finances publiques (Ministère des Finances, 2024). Ces indicateurs macroéconomiques au vert, traduisent une certaine stabilité économique qui repose sur un cadre budgétaire rigoureux, avec un déficit public réduit à 4,3% du PIB en 2023, contre 6,6% en 2020 (FMI, 2024). De façon structurelle, la gouvernance du Président Patrice Talon repose sur plusieurs réformes qui ont renforcé l’économie béninoise. Sans pouvoir tous les citer, il faut remarquer la modernisation fiscale qui a permis d’améliorer la mobilisation des recettes publiques, avec un taux de pression fiscale passant de 11,3% en 2016 à 14,5% en 2023 (DGI, 2024), grâce à la digitalisation des paiements et l’élargissement de l’assiette fiscale. La gouvernance économique s’est améliorée via une rationalisation des dépenses publiques et une meilleure transparence, renforcée par la dématérialisation des services administratifs et un renforcement du cadre juridique de la lutte contre la corruption. Dans les secteurs clés, l’agriculture a bénéficié d’un vaste programme de modernisation, qui a permis une production cotonnière atteignant 728.000 tonnes en 2023, positionnant le Bénin comme premier producteur en Afrique de l’Ouest. Le renforcement du cadre opérationnel du secteur de l’agriculture par la mise sur pied du FNDA (Fonds National de Développement Agricole), le développement des activités de la SoNaMA (Société Nationale de Mécanisation Agricole), l’opérationnalisation de la SoBAA (Société béninoise d'Aménagement Agricole) et de la SoDeSeP SA (Société béninoise de Développement des Semences et Plants), augure un avenir meilleur pour les autres types de cultures de grande consommation. L’industrie a vu l’émergence de zones économiques spéciales, comme la GDIZ favorisant la transformation locale de certaines matières premières. Le secteur énergétique a connu une montée en puissance avec une production nationale passée de 200 MW en 2016 à 550 MW en 2023, réduisant la dépendance aux importations (SBEE, 2024). Le numérique a progressé avec l’extension du haut débit et la digitalisation des services publics tandis que les infrastructures ont été renforcées par des projets routiers et portuaires stratégiques, améliorant la connectivité et la compétitivité du pays. Concernant l’emploi et l’entrepreneuriat, des réformes majeures comme les programmes AZOLI et le PSIE (Programme Spécial d’Insertion dans l’Emploi) ont permis entre autres au Bénin de redynamiser ces sous-secteurs. L’adoption d’un nouveau code des investissements et d’une loi de promotion des micros, petites et moyennes entreprises (MPME) a créé un environnement propice aux affaires.
La création de l’Agence de Développement des Petites et Moyennes Entreprises (ADPME) a facilité l’accès au financement et renforcé les capacités des entrepreneurs. Ces initiatives ont contribué à une augmentation notable du nombre de PME et PMI, favorisant la création de milliers d’emplois. Parallèlement, la simplification des procédures administratives a positionné le Bénin parmi les pays où la création d’entreprises est la plus rapide, selon la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement). Ces mesures ont stimulé le secteur privé, renforçant son rôle moteur dans l’économie nationale. Une fois décrit brièvement l’héritage que laissera le Président Patrice Talon en 2026, la question qui nous vient à l’esprit est de savoir, à quoi doit-on faire attention dans les programmes de société des futurs candidats à la magistrature suprême ? Autrement dit, quels sont les aspects économiques qui doivent retenir l’attention du béninois dans le choix du futur Président de la République.
Attentes économiques pour 2026-2031
Pour les prochaines années, les attentes sur le plan économique sont énormes mais le défi principal sera de maintenir la trajectoire économique du pays tout en renforçant la résilience face aux chocs extérieurs. À ce titre, il faudra à notre sens:
Renforcer la transformation agricole et la rendre plus durable
En Avril 2025, le gouvernement a reconduit une subvention de près de 26 milliards de francs Cfa pour l’achat d’engrais, plafonnant de facto le prix du sac de NPK afin de soutenir la productivité paysanne. Le Bénin reste fortement dépendant du coton, qui représentait près de 50% de ses recettes d’exportation en 2024. Cette mesure, couplée à la digitalisation de la distribution des intrants, vise à sécuriser la production agricole et à renforcer la résilience face aux chocs climatiques.
Toutefois pour les 5 prochaines années, il faudra réaliser une étude d’impact de cette subvention et envisager sa dégressivité pour diversifier les investissements dans le secteur. Cela passera par une diversification des spéculations (riz, maïs, manioc, soja…) et une montée en gamme à travers la transformation locale et la valorisation agroalimentaire. Un accent sera mis sur la croissance de la mécanisation, le renforcement de la recherche agricole et la structuration de filières porteuses comme l’ananas et l’anacarde. La promotion d’une agriculture de précision doit être planifiée afin de mitiger les effets du changement climatique.
Accélérer l’industrialisation et la souveraineté économique
La GDIZ a généré 10.000 emplois directs en moins de trois ans, avec l’objectif d’atteindre 300.000 d’ici 2030 via un partenariat public privé de 1,4 milliards de dollars US. Les futurs gouvernants devront amplifier l’attractivité de cette zone en améliorant les infrastructures de transport (train-camion…) et énergétiques internes pour pérenniser la transformation locale des matières premières.
Il faut souligner que les exportations restent concentrées sur quelques produits bruts. De 2026 à 2031, les Béninois attendent une industrialisation qui accroît la valeur ajoutée locale, réduit la dépendance aux importations et ouvre de nouveaux marchés africains via la ZLECAf par exemple. L’objectif doit être de faire du Bénin un hub de transformation pour l’Afrique de l’Ouest. L’expérience de la GDIZ peut être dupliquée dans le nord du pays avec une spécialisation des industries.
Poursuivre la réalisation des infrastructures pour une meilleure connectivité
D’importants efforts ont été faits dans le réseau routier, avec plus de 7.000 km de routes modernisées depuis 2016. Le port de Cotonou, modernisé avec l’appui de la BAD, renforce la position logistique du pays. Un prêt de 80 millions d’euros a été signé pour moderniser le port autonome de Cotonou, incluant le dragage et la mise à niveau des quais. En février 2025, un accord de 96,6 millions d'euros a été conclu pour financer le Plan Directeur Portuaire (2021-2026), prévoyant un terminal vraquier de 20 ha et l’extension des zones logistiques. La réalisation de ces infrastructures devra figurer en premier point des acquis à consolider du nouveau dirigeant qui devra en sus élargir les travaux d’asphaltage aux villes non encore impactées.
Côté énergie, le mix s’améliore (solaire, thermique, importations CEDEAO), mais les coupures persistent. Le numérique connaît une avancée notable: e-administration, examens en ligne, plateformes entrepreneuriales. D’ici 2031, les citoyens attendent une meilleure couverture électrique, une connexion Internet fiable, et une fluidité des transports urbains et interurbains. Ces infrastructures permettront au Bénin de s’émanciper des aléas économiques de la sous-région pour s’aligner sur les standards internationaux afin d’attirer les investisseurs.
Développer le capital humain
L’accès à l’éducation s’est amélioré, mais les formations restent encore décalées du marché du travail. Les jeunes diplômés manquent de compétences techniques adaptées aux secteurs en expansion (industrie, agriculture, numérique). De 2026 à 2031, les attentes incluent une refonte de la formation professionnelle, le renforcement des lycées techniques, et le développement des soft skills. Le partenariat entre universités, entreprises et centres de formation sera crucial pour créer un capital humain apte à soutenir l’émergence. Le programme de cantine scolaire mis en place au primaire, doit s’intensifier passant d’un repas à deux au moins (petit déjeuner et déjeuner) et éventuellement s’étendre au collège.
Améliorer le climat des affaires
Le Bénin a facilité la création d’entreprise via une plateforme permettant l’immatriculation en moins de 3 heures. Cela fait du pays, le premier au plan mondial en matière de création d’entreprise. Toutefois, des défis subsistent en matière de foncier, de fiscalité, de transparence et de sécurité juridique. Les acteurs économiques espèrent que la prochaine gouvernance garantira un climat d’affaires plus stable, avec une justice économique efficace, la réduction du coût du crédit et une stabilité réglementaire pour encourager les investissements locaux et étrangers.
Favoriser l’inclusion sociale et l’emploi des jeunes
Plus de 65% de la population béninoise est âgée de moins de 30 ans, l’emploi des jeunes est donc un impératif national. Des programmes suscités ont permis l’insertion de dizaines de milliers de jeunes. Cependant, le chômage et le sous-emploi restent élevés. Les attentes pour 2026-2031 incluent des politiques actives d’emploi, l’accès au financement pour les jeunes entrepreneurs et la promotion de l’économie sociale et solidaire, afin d’assurer une croissance réellement inclusive. La refonte du système éducatif pour l’aligner aux nouvelles exigences du monde de l’emploi est plus qu’aujourd’hui d’actualité.
Sauvegarder la rigueur de la gestion des finances publiques
Sous le régime actuel, des avancées notables ont été enregistrées dans la digitalisation budgétaire (SIGFP, e‑Recette, e‑Fournisseur) et la maîtrise du déficit public, maintenu en dessous de 5% du PIB malgré les chocs. Pour les prochaines années, les citoyens attendent une gestion plus rigoureuse, transparente et participative des finances publiques. Cela passe par: la poursuite de la dématérialisation des procédures de dépenses; un renforcement du contrôle citoyen (budgets participatifs, données ouvertes); une décentralisation financière accrue au profit des communes et structures déconcentrées et une réduction du train de vie de l’État sans nuire aux investissements sociaux.
En matière de gestion de la dette, les attentes pour 2026-2031 se concentrent sur le maintien d’un endettement soutenable, malgré les investissements massifs en infrastructures et en services sociaux. À fin 2023, la dette publique du Bénin représentait environ 54,8% du PIB, en dessous du seuil de convergence de l’UEMOA qui est de 70%, selon le FMI. Les citoyens attendent du futur leadership une stratégie d’endettement plus sélective, orientée vers les secteurs à fort rendement économique et social. Il est crucial d’améliorer la transparence sur l’utilisation des emprunts, de favoriser les financements concessionnels et de renforcer la capacité d’absorption des projets pour éviter un surendettement inutile.
Evaluation économique des engagements des candidats à la présidentielle
Dans le contexte de transformation décrit plus haut avec les attentes économiques y afférentes, les électeurs devront exercer une vigilance critique face aux promesses des candidats. L’évaluation économique de leurs programmes devra reposer sur trois axes: les indicateurs clés annoncés, la faisabilité économique des propositions et la cohérence avec les réformes en cours.
Quels indicateurs surveiller dans leurs programmes ?
Les citoyens devront rechercher des engagements chiffrés et vérifiables, notamment:
- Croissance annuelle ciblée du PIB réaliste par rapport à la moyenne récente de 7,5% (FMI, 2025);
- Taux d’insertion des jeunes ou nombre de créations d’emplois projetés par an;
- Taux de transformation locale du coton, de l’anacarde ou du soja (en lien avec la GDIZ);
- Part du budget allouée à l’éducation, à la santé et à l’investissement public;
- Ratio dette/PIB projeté sur la durée du mandat;
- Part des recettes fiscales dans le PIB, reflet de la qualité de la mobilisation interne des ressources.
Ces indicateurs doivent s’appuyer sur des données macroéconomiques solides, idéalement adossées à des études d’impact ou des benchmarks régionaux.
Cohérence entre promesses et faisabilité économique
La crédibilité des programmes doit être testée à l’aune de la capacité réelle du pays à financer les mesures proposées. Par exemple:
- Une promesse d’embauche massive de fonctionnaires doit être confrontée à la masse salariale actuelle, qui avoisinait déjà 41,3% des recettes fiscales en 2023: Elle peut être confrontée à la norme de la sous-région fixée par les critères de convergence de l’UEMOA;
- Des investissements lourds en infrastructures ou énergies devront être appuyés par des modes de financement clairs (partenariats public-privé, emprunts concessionnels, financements innovants);
- Les ambitions de soutien aux jeunes ou au secteur informel doivent s’inscrire dans les programmes existants (PSIE, Azôli, FNM…), en les consolidant plutôt qu’en les fragmentant.
Les citoyens devront ainsi vérifier si les promesses sont adossées à une capacité budgétaire réelle et si elles sont compatibles avec les engagements macroéconomiques du Bénin vis-à-vis de ses partenaires (UEMOA, FMI, Banque mondiale).
Vision à long terme : continuité ou rupture avec les réformes en cours?
Une question centrale pour 2026 sera celle du positionnement stratégique: les candidat(e)s proposent-ils une continuité des réformes structurelles engagées (industrialisation, digitalisation, rigueur budgétaire, autonomisation agricole), ou une rupture qui pourrait freiner la dynamique enclenchée ?
- Une continuité intelligente devrait approfondir la transformation entamée dans des pôles comme la GDIZ, l’agriculture intelligente face au climat, la digitalisation des services publics ou la gouvernance budgétaire;
- Une rupture mal justifiée pourrait mettre à mal la stabilité économique durement acquise, surtout si elle repose sur des dépenses sociales non financées, une renationalisation des services ou une remise en cause des outils numériques qui ont renforcé l’efficience de l’État.
Les électeurs auront ainsi la responsabilité de comparer les différentes visions à court terme, en se demandant non seulement «ce qui est promis», mais «comment et avec quelle logique de développement».