Par Harry Orekan
Au Bénin, la santé maternelle et infantile reste au cœur des priorités nationales. Mais, l’alimentation notamment la consommation de fruits et légumes par les femmes enceintes et allaitantes, élément fondamental de ce défi demeure souvent négligé. Alors que le pays intensifie ses efforts pour réduire la mortalité maternelle et infantile, l’enjeu nutritionnel s’impose comme une dimension incontournable. Entre témoignages de mères, paroles de professionnelles de santé et analyses d’experts, cet article révèle les réalités quotidiennes, les paradoxes et les pistes de solutions pour améliorer le bien-être des mères et des enfants.
Dans un petit village de Zè, commune situé au sud du Bénin, Kinnounmi, 29 ans, allaite son deuxième enfant. Souriante, mais fatiguée, elle raconte son quotidien. « Je sais que les légumes sont bien pour la santé. Mais nous n'avons pas assez de moyens. Je suis souvent obligée de consommer la bouillie et la pâte de maïs accompagnée de la sauce graine », confie-t-elle. Adoukè, nourrice également, partage aussi cette réalité. Ces témoignages révèlent les contraintes financières comme un frein à l'accès à une alimentation équilibrée dans de nombreuses familles pourtant informées.
A Dantokpa, l’un des plus grands marchés de l’Afrique de l’Ouest, le contraste saute aux yeux. Les étals regorgent de fruits et légumes, mais les prix varient au gré des saisons et deviennent vite prohibitifs pour les ménages précaires. « Parfois, une mangue peut coûter jusqu’à 300 francs CFA, une tomate 100 francs. Pour une famille nombreuse, c’est un luxe », explique un commerçant.
La dimension culturelle entre aussi en jeu. Dans certaines localités, des croyances persistent : « Certaines femmes évitent les bananes ou les avocats pendant la grossesse, croyant que cela rendra l’accouchement difficile. D’autres pensent que trop de légumes verts rendent le lait maternel amer », observe la sage-femme de Zè. Ces mythes alimentaires renforcent les difficultés d’accès à une nutrition équilibrée.
À travers ce tableau contrasté, un constat s’impose. La nutrition est une clef décisive pour la santé maternelle et infantile au Bénin. Mais elle ne peut être isolée d’un ensemble de facteurs : pauvreté, inégalités, croyances, politiques agricoles et choix économiques. Le combat pour améliorer la situation ne se joue pas uniquement dans les maternités, mais aussi dans les champs, les marchés et les foyers.
Cette situation n'est pas sans conséquences sur la santé de la mère ainsi que celle du bébé. « Beaucoup de femmes enceintes arrivent ici avec des carences. Anémie, fatigue chronique, faible poids à l’accouchement… Ce sont des problèmes récurrents. Nous insistons sur l’importance des légumes, mais nos conseils se heurtent à la réalité économique des familles », confie une sage-femme de la localité sous anonymat pour défaut d’obtention d'une autorisation de sa hiérarchie
Selon l’Enquête Démographique et de Santé (EDS), 58% des femmes enceintes souffrent d'anémie due à une carence en fer. Une situation qui affecte directement la grossesse et la croissance harmonieuse du fœtus. Les enfants, quant à eux, sont également touchés. Un tiers des moins de cinq ans présentent un retard de croissance, indicateur frappant de la malnutrition chronique.
Le paradoxe est d’autant plus grand que le Bénin dispose d’un potentiel agricole considérable. Le pays est producteur d’ananas, de tomates, de légumes-feuilles et d’autres produits maraîchers en abondance. Pourtant, une grande partie de cette production est exportée, laissant les marchés locaux parfois mal approvisionnés ou à des prix inaccessibles pour les ménages modestes. « C’est ce paradoxe que nous devons briser », explique un nutritionniste du Département de Nutrition et des Sciences Technologiques Alimentaires de la Faculté des Sciences Agronomiques (FSA) de l’Université d’Abomey-Calavi : « Le Bénin ne peut pas continuer à exporter massivement ses fruits et légumes tout en ayant des mères et des enfants qui souffrent de carences nutritionnelles. »
Pour comprendre l’impact direct de cette situation, il suffit d’écouter le récit d’Adoukè, autre une nourrice, qui tout comme notre sage-femme rencontrée à Zè, a également requis l’anonymat par souci de vie privée. Elle raconte : « Peu après l'accouchement, je sentais souvent des vertiges et les maux de tête après avoir allaité l'enfant. Lorsque j'ai été à l'hôpital, le médecin m'a dit de manger beaucoup de légumes. Mais à la maison, mon mari gagne à peine de quoi payer le riz et l’huile. C’est une voisine qui m’a offert des oranges et des légumes pendant quelques semaines. J’ai vu la différence... »
Les politiques, tant publiques que non publiques, tentent d’apporter des réponses, mais les défis restent immenses. Le Programme National d’Alimentation et de Nutrition (PNAN) promeut la diversification alimentaire et multiplie les campagnes de sensibilisation. Cependant, comme le souligne la sage-femme de Zè, « la sensibilisation seule ne suffit pas. Quand une mère doit choisir entre acheter des légumes et payer les frais de scolarité de son enfant aîné, son choix est vite fait. » C’est justement pour combler ce fossé entre théorie et la pratique que des initiatives complémentaires voient le jour. Le projet CASCADE, mis en œuvre au Bénin par le consortium CARE Bénin/Togo et GAIN, s’inscrit dans cette dynamique. L'objectif est de renforcer les politiques nationales de nutrition, en ciblant particulièrement les enfants et les femmes en âge de procréer. Au-delà des actions de sensibilisation, CASCADE mise sur des approches concrètes pour améliorer l’accès des ménages à des aliments sains, tout en renforçant leur résilience face aux chocs économiques et climatiques qui fragilisent leur sécurité nutritionnelle.
Recommandations pour les femmes enceintes et allaitantes
Selon Vanessa Fanou, ingénieur agronome et nutritionniste humaine, l’alimentation des femmes enceintes et allaitantes est déterminante pour la santé du bébé et de la mère. Elle insiste sur l’importance d’inclure quotidiennement une variété légumes riches en vitamines et minéraux essentiels. « Les légumes verts à feuilles comme l’amarante, la grande morelle, le vernonia, la laitue, le brocoli, le chou et le cresson apportent l’acide folique, la vitamine K et les fibres », précise-t-elle. Les légumes racines et colorés, tels que carottes, betteraves, pommes de terre, poivrons, tomates et courgettes, ainsi que les légumineuses comme lentilles, pois chiches et haricots, complètent l’apport en vitamines, minéraux, fibres et protéines. Du côté des fruits, Vanessa Fanou recommande les agrumes, les fruits rouges et des options comme bananes, avocats, pommes, poires ou kiwis, en soulignant l’importance particulière des fruits de couleur foncée pour leur richesse en vitamine A, essentielle pour protéger le fœtus contre toute agression pathogène :« Les fruits et les légumes jouent un rôle protecteur de la santé et de l'immunité contre toutes maladies. Ce qui confère à l'organisme une résistance contre toute agression pathogène ».
Elle recommande également d’équilibrer les plats : « Pour un plat de pâte de Maïs et sauce légume : consommez 1/4 de pâte, 1/4 de protéine (poisson) et 1/2 sauce légume (Les feuilles sont directement cuites dans la sauce tomate après plusieurs lavage) ». L’objectif est d’atteindre environ 400 g de fruits et légumes par jour, soit l’équivalent d’une papaye ou d’un ananas, ou d’une courgette.
A l’instar de la nutritionniste, d’autres professionnels de santé insistent sur le lien direct entre nutrition maternelle et croissance infantile. D'après le Dr Romuald Aïtchéhou Bothon, médecin pédiatre et chef du service santé maternelle et infantile au ministère, le nouveau-né doit être exclusivement nourris au sein pendant ses six premiers mois et la qualité du lait maternel dépend largement de ce que la mère consomme. : « Une alimentation pauvre en vitamines et minéraux compromet non seulement la santé de la mère, mais aussi le développement cérébral et immunitaire du bébé », ajoute-t-il.
Investir dans la nutrition des mères, c’est investir dans l’avenir du pays. Chaque enfant qui naît avec de bonnes réserves nutritionnelles a plus de chances de réussir à l’école, d’être productif et de contribuer au développement national. C’est un enjeu qui dépasse la santé. Et ce propos de la nutritionniste Vanessa Fanou, le résume parfaitement : « Si notre santé est notre alimentation, il est important que nous en prenions soin comme nous prenons notre temps à penser et à chercher l’argent. »
Au terme, une conviction s’impose. Si le Bénin veut réduire durablement la mortalité maternelle et infantile, il ne suffit pas de construire des centres de santé ou de former davantage de sage-femmes. Il faut aussi rendre les fruits et légumes accessibles à toutes les femmes. Car derrière chaque assiette équilibrée se joue l’avenir d’un enfant et la promesse d’un pays plus fort.
Fortuné Dotin