
Létondji Beheton, Directeur général de SIPI-BENIN.
Par Fortuné DOTIN
Pendant plusieurs décennies, les zones économiques spéciales ont misé sur les exonérations fiscales pour attirer les investisseurs. Cette logique évolue. À mesure que les chaînes de valeur se complexifient, les industriels privilégient désormais les écosystèmes capables de réduire leurs coûts d'installation et d'accélérer leur production. À travers l'expérience de la GDIZ, le directeur général de SIPI-BENIN, Létondji Beheton, explique pourquoi les infrastructures deviennent aujourd'hui le véritable facteur de compétitivité.
Lorsqu'un industriel décide d'implanter une usine, la première question n'est plus le niveau d'imposition. Elle est beaucoup plus concrète : combien de temps faudra-t-il avant que la première machine ne produise ? Plus ce délai est court, plus l'investissement devient rentable. Autrement dit, les entreprises recherchent aujourd'hui des environnements industriels où les risques sont réduits et les délais maîtrisés : disponibilité de l'énergie, la qualité des infrastructures, fluidité des procédures administratives ou encore la capacité à acheminer les produits vers les marchés. C'est précisément sur ce terrain que se joue désormais la compétition entre les zones économiques spéciales.
Cette évolution des critères d'investissement était au cœur du webinaire organisé le 26 juin 2026 par la Fondation pour les études et recherches sur le développement international (FERDI) et l'Agence française de développement (AFD), consacré aux conditions de réussite des zones économiques spéciales (ZES) en Afrique.
Réuni aux côtés de Patrick Plane, directeur de recherches émérite au CNRS (CERDI-Ferdi) et professeur à l'UM6P de Rabat, de Julien Gourdon, économiste à l'AFD, et de Sid Boubekeur, expert associé chez IMANI Development, Létondji Beheton, directeur général de SIPI-BENIN S.A., a défendu une conviction : la compétitivité d'une ZES repose désormais sur la qualité de son écosystème industriel plus que sur ses seuls avantages fiscaux.
Les exonérations fiscales ne compensent plus des infrastructures insuffisantes
Pour Létondji Beheton, l'époque où une zone économique spéciale pouvait attirer des investisseurs en mettant simplement du foncier à disposition est révolue. Les entreprises industrielles arbitrent désormais leurs investissements à partir du coût global de leur implantation.
Une alimentation électrique instable, des délais administratifs excessifs ou une logistique défaillante peuvent rapidement neutraliser l'intérêt d'un régime fiscal avantageux. « (…) Beaucoup de zones ne sont que des espaces de terre où l'on espère que les investisseurs viendront s'installer. Non, ça ne se passe pas comme ça (...) (…) Aujourd'hui, dans la Zone économique spéciale de Glo-Djigbé, nous avons un écosystème qui favorise le développement des activités industrielles (…) » a-t-il déclaré
Cette vision s'inscrit dans la stratégie industrielle engagée par le Bénin à partir de 2016. Face à une économie largement dépendante de l'exportation de matières premières brutes, les autorités ont fait le choix d'accélérer la transformation locale afin de créer davantage de valeur ajoutée, de développer les exportations manufacturières et de stimuler l'emploi.
La GDIZ, vitrine d'une nouvelle stratégie d'industrialisation
L'adoption, en 2017, de la loi portant régime des zones économiques spéciales a permis d'accélérer cette stratégie, avec la création de la Zone industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ) en février 2020, dans le cadre d'un partenariat entre l'État béninois et le groupe ARISE. L'objectif était double : attirer davantage d'investissements industriels tout en développant une industrie capable de transformer localement les ressources agricoles et minières du pays.
Six ans après son lancement, les premiers résultats témoignent de cette montée en puissance. Sur une superficie totale de 1 640 hectares, une première phase de 400 hectares est déjà aménagée. La zone accueille 36 investisseurs, dont une vingtaine d'unités industrielles sont opérationnelles tandis qu'une dizaine d'autres sont en construction.
Le textile constitue aujourd'hui l'un des principaux symboles de cette dynamique. La GDIZ transforme près de 40.000 tonnes de fibres de coton par an, soit environ 12,7% de la production nationale. « Aujourd'hui, nous transformons cette fibre. Nous passons de la fibre aux vêtements. Nous vendons des vêtements Made in Benin en Europe, aux États-Unis, en Afrique et partout dans le monde. », a déclaré le patron de la SIPI-Bénin. Des marques internationales telles que H&M, US Polo Association, GEMO ou Kiabi figurent désormais parmi les débouchés des produits fabriqués au Bénin.
La diversification industrielle ne s'arrête toutefois pas au textile. La GDIZ accueille également des unités de transformation de noix de cajou, de soja, de karité et de bois, une industrie pharmaceutique, une unité d'assemblage de téléphones et d'ordinateurs ainsi qu'une usine de céramique destinée aux marchés africains.
Selon SIPI-BENIN, cette stratégie a déjà permis la création d'environ 25.000 emplois directs, tout en renforçant les exportations de produits manufacturés et en réduisant progressivement la dépendance du pays aux importations dans plusieurs filières. L’objectif est simple : transformer davantage de matières premières localement.
Le "plug and play", un modèle pensé pour réduire les coûts des investisseurs
Au-delà de ses performances industrielles, la GDIZ entend surtout se distinguer par son mode de fonctionnement. Pour Létondji Beheton, la compétitivité d'une zone économique spéciale dépend désormais de sa capacité à permettre aux industriels de produire immédiatement après leur installation.
Le principe est celui du « plug and play ». Plutôt que de laisser chaque investisseur construire ses propres infrastructures, la zone met à sa disposition un environnement déjà opérationnel. Les parcelles sont viabilisées et raccordées aux principaux réseaux, permettant aux entreprises de concentrer leurs investissements sur leurs unités de production. « Nous avons un système de plug and play. On met à disposition les parcelles, on vous raccorde au réseau d'adduction d'eau, à l'électricité. Vous avez juste à développer l'intérieur de votre parcelle. »
L'objectif est de réduire le délai entre la décision d'investissement et le démarrage effectif de la production. Plus ce délai est court, plus le coût global du projet diminue et plus l'investissement devient rapidement rentable. Cette logique repose sur un ensemble d'infrastructures intégrées : alimentation électrique continue, gaz naturel, fibre optique, réseau routier interne, adduction d'eau et plateforme logistique.
À cela s'ajoute un guichet unique regroupant dix-sept administrations. Les formalités douanières, fiscales, administratives ou encore les procédures liées aux travailleurs expatriés sont traitées directement dans la zone. « L'investisseur ne se déplace pas de la zone pour quelque formalité que ce soit. Tout se passe dans la zone. »
Autre avantage mis en avant par SIPI-BENIN : la connexion directe avec le Port autonome de Cotonou. Fonctionnant comme une extension logistique du port, la GDIZ facilite aussi bien l'approvisionnement des unités industrielles que l'exportation des produits finis vers les marchés internationaux.
Une nouvelle génération de ZES émerge en Afrique
Au-delà du cas béninois, l'intervention de Létondji Beheton met en évidence une évolution plus profonde des politiques industrielles africaines. Dans cette nouvelle équation, la fiscalité reste un facteur d'attractivité, mais elle ne compense plus des infrastructures insuffisantes ou un environnement des affaires peu performant.
Les perspectives affichées par SIPI-BENIN traduisent cette ambition. La société prévoit de transformer, à terme, l'intégralité de la production nationale de coton, de mobiliser près de 3,7 milliards de dollars d'investissements, de construire 28 nouvelles unités textiles intégrées, de créer environ 250.000 emplois directs et de contribuer à une forte progression des exportations ainsi que de la production manufacturière du Bénin d'ici 2032.
L'expérience béninoise montre ainsi que la compétition entre les zones économiques spéciales change progressivement de nature. À l'heure où les investisseurs arbitrent davantage leurs décisions sur la qualité des infrastructures, la disponibilité de l'énergie, la fluidité administrative ou la performance logistique, la fiscalité devient un avantage parmi d'autres, et non plus le principal argument d'attractivité. Pour les États africains qui misent sur l'industrialisation, le défi consiste désormais moins à offrir des exonérations qu'à construire des écosystèmes capables de faire produire les entreprises dès leur arrivée.



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