Par Claudia Kenou
Dans les rues de Cotonou, l’agitation est quotidienne, le rythme soutenu. Au milieu de ce tumulte, deux femmes tracent leur chemin, chacune à sa manière, avec pour point commun une volonté de faire bouger les lignes, de redonner du relief à des espaces parfois ternes, qu’ils soient physiques ou virtuels. Alix Salimatou Bello, directrice commerciale de CITIKOM Bénin et Adjaratou Lawani, coach en développement personnel et experte en stratégie digitale sur LinkedIn, incarnent deux figures d’un même paysage, celui d’un Bénin où le leadership au féminin prend racine, loin des slogans et des images d’Épinal.
De l’univers de la régie publicitaire aux arcanes du coaching en ligne, leur parcours semble, à première vue, s’opposer. L’une est issue du secteur de la communication traditionnelle, déployant des campagnes sur les grands axes routiers de la capitale économique béninoise; l’autre agit sur l’écran froid d’un réseau social professionnel devenu un carrefour d’opportunités. Pourtant, sous cette apparente dissonance, une trame commune se dessine: celle d’un engagement viscéral pour l’impact, la transmission et la modernisation de leur environnement professionnel.
Héritage silencieux et éveil militant
Chez Alix Bello, tout commence dans les cours d’école publique, puis sur les bancs de l’université d’Abomey-Calavi, où la sociologie et l’anthropologie sont ses premiers outils de lecture du monde. Ce sont cependant ses deux grands-mères, figures tutélaires de son enfance, qui instillent en elle le goût de la responsabilité et du travail bien fait. «Elles m’ont appris le militantisme communautaire», souffle-t-elle, comme une évidence. De cette matrice familiale naîtra une vocation pour la communication d’entreprise, une passion pour l’art, la culture et l’envie de structurer des discours qui parlent à tous.
Adjaratou Lawani, elle, naît à l’étranger de ses propres aspirations. De l’hôtellerie haut de gamme où elle évolue pendant plus de quinze ans, entre l’Europe, les États-Unis et l’Afrique de l’Ouest, elle conserve une rigueur professionnelle et le sens du service. Mais, derrière les apparences policées des palaces, un sentiment de décalage la ronge: «J’avais l’impression d’être un moteur de Ferrari dans une deux-chevaux». C’est lors d’un séjour prolongé aux États-Unis que l’évidence se cristallise: elle embrassera le coaching, discipline qu’elle découvre sur le terrain et qui lui apparaît, enfin, comme l’espace où déployer son énergie.
L’élan...
Leurs tournants respectifs sont presque antithétiques mais complémentaires. Pour Alix Bello, ce sont ses deux filles qui bousculent sa trajectoire et redéfinissent ses priorités. Loin de ralentir son ascension professionnelle, la maternité devient levier: «Elles m’ont donné une force intérieure, une résilience nouvelle», dit-elle avec gravité. Forte de cette énergie, elle affine son leadership, ajuste ses équilibres entre famille et carrière et prouve que l’ambition ne se renie pas à l’aune de la parentalité.
Pour Adjaratou Lawani, la rupture est plus radicale: quitter un salariat confortable pour l’entrepreneuriat, avec ses risques et ses vertiges. Une reconversion dans le coaching, renforcée par des certifications en intelligence émotionnelle et analyse comportementale, la propulse hors des sentiers battus. À son retour en Afrique, elle crée un pont entre ses nouvelles compétences et un vide observé sur le continent: l’absence de figures visibles sur LinkedIn pour la diaspora africaine et ses cadres. «Beaucoup manquaient de modèles qui leur ressemblent», analyse-t-elle. Elle en fait son combat.
Leadership ancré et leadership nomade
Dans son bureau de CITIKOM, au cœur d’un Cotonou en plein essor, Alix Bello incarne un leadership enraciné. Chargée de la stratégie commerciale d’une régie publicitaire majeure, elle compose avec la complexité d’un marché concurrentiel, les attentes d’annonceurs exigeants et la gestion de ses équipes. Sa clé: un équilibre subtil entre performance et humanisme. «Notre directeur général a instauré une culture de la confiance qui nous permet de conjuguer exigence et bienveillance», explique-t-elle.
À des kilomètres de là, forte de sa résilience et se positionnant comme une alliée des femmes et des talents de la diaspora, Adjaratou Lawani développe un leadership plus nomade, tissé de pixels et de rencontres virtuelles. Son travail consiste à aider les cadres à maîtriser leur image numérique, à asseoir leur crédibilité sur LinkedIn et à décoder les subtilités d’une communication digitale efficace. Mais derrière cette mission se cache une ambition plus large: accompagner une génération à se raconter sans complexes, dans un monde numérique où l’invisibilité est souvent synonyme d’exclusion.
Dans leurs récits, le thème des défis surgit avec pudeur. Alix Bello n’élude pas les écueils d’un secteur dominé par des logiques masculines, où il lui a fallu s’imposer en salle de négociation, mais elle insiste davantage sur l’environnement bienveillant qui a soutenu son parcours. «J’ai eu la chance d’évoluer auprès d’un directeur qui valorise le mérite et la prise d’initiative», souligne-t-elle. Cette posture la pousse aujourd’hui à encourager ses équipes par l’écoute et le dialogue, refusant la brutalité de certaines méthodes managériales classiques.
Adjaratou Lawani, de son côté, évoque une époque où, jeune femme dans l’hôtellerie, elle a dû gérer les attitudes déplacées de certains collègues ou clients. «Mais une fois indépendante, j’ai appris à me retirer des situations où l’équité était absente», affirme-t-elle, en décrivant la liberté retrouvée grâce à l’entrepreneuriat. En arrière-plan, la même volonté de se construire un espace où l’on maîtrise sa trajectoire.
Réalisations discrètes, mais impactantes
Leur fierté est aussi dans la constance. Pour Alix Bello, la réussite réside dans la transformation progressive de CITIKOM Bénin en acteur stratégique du paysage publicitaire béninois. De la conquête de nouveaux clients à la modernisation d’un parc d’affichage urbain en lien avec les ambitions gouvernementales, elle participe à redessiner le visage des villes et à structurer les pratiques du secteur via l’Association des Agences de Communication du Bénin.
Adjaratou Lawani, quant à elle, a vu grandir, année après année, la portée de ses initiatives sur LinkedIn. Depuis 2019, son classement «LinkedIn Top Choice Africa» met en lumière les professionnels les plus influents de la communauté francophone africaine. «En 2019, je peinais à trouver dix profils. Aujourd’hui, je dois trier parmi des centaines», s’amuse-t-elle. Entre son e-book téléchargé par des milliers d’utilisateurs ou ses événements LinkedIn locaux organisés à Cotonou et ailleurs, elle a forgé un écosystème numérique où l’Afrique se raconte mieux.
L’avenir en construction
Pour l’une comme pour l’autre, l’horizon est clair. Alix Bello planche sur l’intégration de solutions digitales dans la publicité extérieure et sur la mise en place d’outils fiables de mesure d’impact des campagnes - une nécessité dans un secteur souvent dépourvu d’indicateurs précis. Adjaratou Lawani prépare quant à elle de nouvelles actions sous le signe de «l’exécution», un mot qu’elle répète presque comme un mantra. Elle promet d’annoncer sous peu des projets centrés sur la valorisation des cadres africains dans l’univers numérique et sur l’autonomisation des femmes.
Ce qui frappe, enfin, c’est leur approche nuancée du leadership. Là où Alix Bello insiste sur une vision humaniste et pragmatique - «un bon leader doit inspirer, anticiper et valoriser le capital humain» -, Adjaratou Lawani met l’accent sur l’intelligence émotionnelle et la capacité à s’adapter à la singularité de chaque personne. Toutes deux rejettent l’idée d’un leadership féminin figé, préférant parler d’un style managérial façonné par l’histoire personnelle, le contexte et la personnalité. Et, en guise de passerelle entre leurs récits, un même message aux jeunes femmes: confiance, connaissance de soi et audace. «Prenez votre place et contribuez à façonner un paysage plus inclusif», lance l’une. «Tout est possible à qui croit et agit», conclut l’autre. Deux chemins, deux tempos, mais une même promesse: ne jamais cesser d’ouvrir la voie.