Au cœur des économies africaines, l’informel représente à la fois une force vitale et un défi structurel. Souvent perçu comme un secteur refuge, il façonne pourtant la dynamique productive du continent. Cette tribune de l'économiste-statisticien senior Hypolite Awoumenou propose avec rigueur analytique et appui chiffré des pistes concrètes pour transformer ce secteur incontournable en moteur de croissance durable et de cohésion sociale.
Le secteur informel : un pilier économique mais fragile
Le secteur informel constitue aujourd’hui l’un des piliers essentiels de l’économie béninoise et, plus largement, africaine. Il assure une part prépondérante de la création d’emplois, du revenu des ménages et de la production nationale, tout en représentant un vecteur majeur de résilience face aux insuffisances du secteur formel.
Toutefois, cette prépondérance traduit également les limites structurelles de nos économies en matière d’industrialisation, de gouvernance et d’inclusion financière. Ainsi, si le secteur informel soutient la vitalité économique et sociale, son intégration progressive dans le tissu productif formel demeure un enjeu déterminant pour une croissance durable et équitable.
Cette dualité se reflète également sur le plan macroéconomique. Le secteur informel contribue significativement à la croissance et à l’emploi, notamment en absorbant une large part de la main-d’œuvre non qualifiée.
Cependant, il demeure source de fragilité pour la base fiscale et la stabilité économique. Son expansion, souvent liée à la faiblesse des institutions et à la rigidité du cadre réglementaire, limite la mobilisation des recettes publiques et complique la conduite des politiques économiques.
De ce point de vue, la formalisation progressive apparaît comme une condition nécessaire pour élargir l’assiette fiscale, améliorer la productivité globale et renforcer la soutenabilité de la croissance à long terme.
Obstacles et leviers pour une intégration réussie
Les obstacles à cette intégration sont multiples. Ils résident principalement dans la complexité administrative, la lourdeur fiscale, le déficit de confiance envers les institutions publiques et l’insuffisance des incitations économiques à la formalisation.
À ces facteurs s’ajoutent la faible accessibilité au financement, la précarité juridique des activités et le manque d’accompagnement technique. La transition vers la formalité exige donc une approche graduelle, combinant simplification réglementaire, renforcement de la gouvernance et amélioration de l’environnement des affaires, afin de transformer cette contrainte en opportunité de développement inclusif.
Pour accompagner cette transition, il convient de mettre en place des mécanismes financiers, institutionnels et réglementaires cohérents et incitatifs. Sur le plan financier, l’élargissement de l’accès au crédit, à la micro-assurance et aux instruments d’épargne adaptés est essentiel. Sur le plan institutionnel, le renforcement de la capacité administrative, la transparence et la confiance entre acteurs publics et privés constituent des leviers déterminants.
Enfin, sur le plan réglementaire, la simplification des procédures d’enregistrement, la réduction du coût de la formalisation et l’instauration d’une fiscalité proportionnée encourageraient une intégration progressive et durable.
Plusieurs initiatives ont déjà démontré leur efficacité. Les programmes de microfinance et de formation entrepreneuriale renforcent les capacités productives et la gestion des micro-entreprises. Les dispositifs d’appui à la formalisation simplifiée tels que les guichets uniques ou les régimes fiscaux allégés, ont favorisé une meilleure inclusion économique.
Par ailleurs, les partenariats public-privé et les politiques d’appui à l’économie sociale et solidaire constituent des instruments prometteurs pour transformer le dynamisme informel en moteur de croissance inclusive et durable.
Expériences internationales et perspectives pour le Bénin
Les données chiffrées confirment l’importance stratégique du secteur informel dans les économies africaines, représentant souvent entre 25 et 40% du PIB et absorbant la majorité des emplois non agricoles. Des expériences internationales illustrent des voies efficaces d’intégration.
L’essor des services de mobile-money au Kenya (M-Pesa) a démontré comment la dématérialisation des paiements accroît l’inclusion financière et facilite l’accès au crédit. Au Maroc, le régime d’«auto-entrepreneur» a simplifié les obligations fiscales et comptables tout en offrant une couverture sociale adaptée.
La Colombie a montré qu’une stratégie combinant incitations fiscales, protection sociale graduée et renforcement des inspections pouvait réduire l’informalité salariale et améliorer la couverture contributive.
Enfin, les politiques rwandaises d’appui aux PME et de digitalisation des services administratifs illustrent l’intérêt d’une approche holistique, combinant financement, formation et numérisation pour transformer progressivement l’activité informelle en activité formelle mieux productive.
Ces réussites démontrent que la formalisation repose moins sur une mesure isolée que sur une architecture d’ensemble, où inclusion financière, simplification réglementaire, incitations fiscales ciblées et protection sociale graduée créent un horizon crédible pour les acteurs informels.
Au Bénin, les politiques publiques traduisent une volonté croissante d’inclusion à travers la simplification des procédures d’enregistrement des microentreprises, la promotion de la microfinance et la mise en place de dispositifs d’accompagnement à l’entrepreneuriat.
Toutefois, ces efforts restent fragmentés et insuffisamment articulés avec les réalités économiques des acteurs informels. Il apparaît donc nécessaire de renforcer la cohérence institutionnelle, d’améliorer la coordination entre politiques fiscales, sociales et financières et de développer une approche différenciée tenant compte de la diversité des activités informelles.
La formation, la digitalisation des transactions, la protection sociale adaptée et des incitations fiscales progressives sont autant de leviers pour favoriser une transition volontaire et durable vers la formalité.
Le renforcement de l’inclusion économique passe également par des pratiques de microfinance mieux orientées vers l’autonomisation productive plutôt que la seule consommation. Le développement de produits financiers adaptés tels que le microcrédit à taux préférentiel, la micro-assurance et l’épargne collective, doit s’accompagner d’un appui technique et managérial continu.
Parallèlement, la formation entrepreneuriale, la sensibilisation à la gestion financière et l’accompagnement post-crédit constituent des instruments essentiels pour améliorer la viabilité des microentreprises. La digitalisation des services financiers et la promotion de l’éducation financière renforcent la transparence, la confiance et la participation inclusive des acteurs économiques.
Dans les années à venir, le secteur informel devrait connaître une transformation progressive plutôt qu’une disparition. L’effet combiné de la digitalisation, de l’essor des services financiers mobiles et des politiques publiques d’inclusion économique favorisera l’émergence de formes hybrides semi-formelles.
Néanmoins, la persistance des inégalités territoriales, du chômage structurel et des barrières institutionnelles continuera d’entretenir une informalité résiduelle. L’enjeu majeur pour les États africains dont le Bénin, sera de canaliser ce dynamisme vers une formalisation graduelle, porteuse de productivité, d’équité sociale et de soutenabilité économique.
Enfin, un développement harmonieux et une meilleure intégration du secteur informel nécessitent une approche concertée. Les pouvoirs publics doivent simplifier les cadres réglementaires, instaurer une fiscalité graduée et renforcer la protection sociale adaptée aux petites unités productives. Les acteurs privés gagneraient à promouvoir des partenariats inclusifs, valoriser les chaînes de valeur locales et encourager la sous-traitance formalisée.
Quant aux institutions financières, elles devraient concevoir des produits souples et accessibles, appuyés par des dispositifs d’éducation financière et de garanties adaptées. Ensemble, ces mesures permettront de transformer le potentiel du secteur informel en un levier durable de croissance, d’emploi et de cohésion sociale.