Par Fortuné DOTIN
À partir du manioc, du fonio et du cajou, Ruth Doris Bidé a bâti une marque de biscuits sans gluten qui conjugue nutrition, qualité et identité béninoise. Derrière cette aventure, se dessine un enjeu de souveraineté alimentaire portée par des initiatives ancrées dans le territoire. Dans cet entretien, la fondatrice revient sur son parcours, sa vision et les défis d’une production locale ambitieuse au service du Made in Benin.
CADRECO | Pouvez-vous nous présenter l’histoire de Biskuiti Fabric ? Comment est née l’idée de créer une marque de biscuits à base d’ingrédients locaux ?
Ruth Doris Bidé: Je m’appelle Ruth Doris Bidé, hôtelière de formation. Je préparais des biscuits à base de farines locales telles que la farine de fonio et la farine de manioc, que je laissais pour mes enfants avant de partir vaquer à mes occupations. Je vivais avec ma belle-mère (paix à son âme). Un matin, elle m’a dit: «Tes biscuits que tu fais tôt le matin sont à vendre dès aujourd’hui ».
Elle a tout mis en petits sachets et a dit aux enfants, avec son humour habituel : « À partir d’aujourd’hui, si nous voulons manger les biscuits de maman, nous devrons payer ». Le soir, quand je suis rentrée, elle m’a tendu 5.000 francs Cfa en disant: « Voilà ce que j’ai vendu pour toi ». J’étais surprise et émue à la fois. C’est vraiment comme ça que mon histoire de biscuitière a commencé, simplement, dans ma petite cuisine, avec ma belle-mère.
Quels sont les principaux ingrédients que vous utilisez, et comment garantissez-vous leur qualité et leur origine ?
Ruth Doris Bidé: Nos biscuits sont fabriqués à partir de matières premières locales soigneusement sélectionnées. Au début, je faisais des biscuits au blé simple, au blé vanille, et j’avais aussi ma propre recette de biscuits au toffee. Puis, je me suis dit qu’il fallait aller plus loin et valoriser nos farines locales. J’ai donc pris le temps d’écrire un plan d’affaires, de faire une étude de marché, et j’ai choisi de travailler avec le manioc et le fonio.
Comme je suis pâtissière de formation, je maîtrise bien la farine de blé. Mais j’ai voulu la mettre un peu de côté pour mettre en avant nos farines locales, qui sont riches en nutriments et sans gluten. J’ai fait beaucoup d’essais, jusqu’à trouver des recettes qui allient tradition, culture et produits du terroir. Aujourd’hui, nous proposons plusieurs variétés de biscuits : au coco, au cajou, au chocolat, à la vanille, au manioc, au fonio, au toffee, et même des versions personnalisées selon les goûts.
Le fonio est une céréale africaine très intéressante, riche en fer et en acides aminés essentiels, et naturellement sans gluten. Le manioc aussi ne contient pas de gluten et il est très digeste. Nous utilisons encore un peu de blé pour certaines gammes aromatisées, mais l’objectif reste de mettre nos produits locaux au premier plan.
Nous travaillons directement avec des producteurs locaux et des groupements de femmes rurales. Cette collaboration nous permet d’assurer la qualité, la traçabilité et la fraîcheur des ingrédients, tout en soutenant l’économie locale et en créant une vraie chaîne de valeur autour de nos produits.
Quelle est votre approche en matière de nutrition et d’équilibre alimentaire dans la conception de vos biscuits ?
Ruth Doris Bidé: Notre approche repose sur la biofortification et l’équilibre nutritionnel. Nous transformons le fonio biofortifié dès le champ pour enrichir nos biscuits en fer, zinc et protéines végétales, essentiels à la santé des enfants, des femmes enceintes et des personnes âgées. Chaque biscuit est pensé comme un petit apport nutritif : moins de sucre, pas de conservateurs chimiques et une composition naturelle pour allier plaisir et bien-être. Cette année, nous avons eu le privilège de remporter le Prix d’excellence Forty foward innovation 2025 pour nos biscuits à base de farine de fonio fortifiée. C’est une grande fierté.
Comment la marque veille-t-elle à l’hygiène et à la sécurité alimentaire tout au long du processus de production ?
Ruth Doris Bidé: L’hygiène et la sécurité alimentaire sont au cœur de notre production. Nous avons l’autorisation de mise sur le marché délivrée par l’ABSSA et nous disposons de nos manuels qualité.
Nous suivons des procédures strictes de nettoyage et de contrôle qualité à chaque étape : sélection des matières premières, transformation, cuisson et emballage. Nos équipements sont modernisés et adaptés aux normes d’hygiène et tout le personnel est formé régulièrement aux bonnes pratiques de fabrication (BPF). Nous avons également mis en place un système de traçabilité pour chaque lot de production.
Biskuiti Fabric mise sur l’esthétique et le packaging de ses produits. Quelle importance accordez-vous à la présentation dans votre stratégie ?
Ruth Doris Bidé: Le packaging pour nous, est un vecteur d’identité et de confiance. Quand je vais dans un supermarché, je ne regarde pas d’abord le contenu du produit, mais son packaging : la finesse, les couleurs, l’émotion que cela dégage. C’est ce premier contact visuel qui attire et donne envie d’essayer.
Nous voulons que le consommateur ressente la qualité et la fierté du produit rien qu’en regardant l’emballage. Nos sachets sont personnalisés pour chaque saveur (toffee, cajou, coco, vanille, chocolat, manioc, fonio), avec un design moderne et des codes-barres EAN-13 pour une meilleure intégration en grande surface. Un bon produit mérite une belle présentation. C’est aussi une façon de valoriser le Made in Benin.
Comment travaillez-vous avec les producteurs locaux pour renforcer la chaîne de valeur agroalimentaire ?
Ruth Doris Bidé: Nous collaborons avec des coopératives de femmes rurales productrices de fonio, de manioc et de cajou. Biskuiti Fabric s’inscrit vraiment dans une approche de chaîne de valeur inclusive. Nous achetons directement auprès d’elles, à des prix justes, tout en leur précisant nos besoins en termes de qualité pour qu’elles puissent mieux répondre à nos attentes.
Ensuite, nous assurons la transformation ici même au Bénin, afin de créer de la valeur ajoutée localement. Cette démarche permet de réduire les pertes agricoles, de créer des emplois décents et surtout de faire en sorte que chaque acteur, du champ à la table, participe à la réussite du produit final. C’est notre façon de valoriser les savoir-faire locaux et de renforcer l’économie rurale.
Quels sont, selon vous, les défis majeurs auxquels font face les artisans et entrepreneurs du secteur de la transformation alimentaire au Bénin ?
Ruth Doris Bidé: Le premier grand défi, c’est d’abord l’accès au financement, surtout pour les femmes entrepreneures. Ensuite, le coût des équipements modernes. Nous avons commencé en mode artisanal, nous sommes aujourd’hui en train de passer au semi-artisanal, mais nous voulons devenir modernes. Ce passage est indispensable pour produire en plus grande quantité, réduire les coûts et rendre nos produits plus accessibles. À cela s’ajoute un autre grand défi, celui de la faible visibilité des produits locaux face aux marques importées.
Aujourd’hui encore, beaucoup de béninois ont été conditionnés à croire que ce qui vient de l’extérieur est forcément meilleur. Ce n’est pas de notre génération, c’est quelque chose qui nous a été transmis depuis longtemps. Du coup, ramener les consommateurs vers les produits faits ici reste difficile.
Lors des séances de dégustation dans les supermarchés, on le ressent clairement : on parle, on explique, mais certains disent directement « Ah non, c’est fait au Bénin, donc ce n’est pas bon ». Il faut toujours argumenter, rassurer, expliquer nos conditions de production, nos contrôles, nos autorisations.
Nous avons aujourd’hui une autorisation de mise sur le marché, ce qui nous impose des règles d’hygiène strictes et un suivi rigoureux. Mais au-delà de ça, il faut que les autorités comprennent que soutenir le Made in Benin, ce n’est pas seulement promouvoir un produit local, mais c’est aussi penser à notre santé, à ce que nous consommons et à la confiance en ce que nous produisons nous-mêmes.
Un autre défi majeur, c’est le manque d’accès aux marchés structurés, notamment les écoles, les hôpitaux ou les programmes publics. J’ai eu la chance de présenter nos produits devant des responsables d’un organisme, et j’avais dit à la fin que j’aimerais que les biscuits Biskuiti se retrouvent dans les cantines scolaires.
Mais sur le terrain, c’est compliqué. J’ai essayé d’approcher les dames qui vendent dans les écoles publiques, leur proposer de petits sachets adaptés, mais souvent, on me répond: « Ah non, les biscuits faits ici, ça ne se vend pas. Ceux de l’étranger sont meilleurs ». Parfois même, on me dit : « Et on va vendre ça pour vous ? ». C’est décourageant. Certes, les mentalités commencent à évoluer, surtout chez ceux qui ont voyagé, qui ont vu autre chose, qui comprennent la valeur d’un produit local. Mais pour le citoyen lambda, pour la ménagère ou le petit commerçant du marché, acheter local n’est pas encore perçu comme un choix de qualité. Pour beaucoup, acheter un produit importé reste synonyme de prestige.
Pensez-vous que le coût joue également un rôle déterminant dans l’accessibilité de vos produits ?
Ruth Doris Bidé: Nos produits sont faits avec soin et sont de très bonne qualité, mais le coût de production reste élevé. Et cela limite l’accès de certains consommateurs. Quand j’en parle avec d’autres entrepreneurs, on se demande souvent ce qu’il faudrait faire. Faut-il peut-être aller vers la Chambre de commerce et d’industrie du Bénin pour réfléchir ensemble à des solutions ?
Le problème vient aussi du mode de commercialisation. Les biscuits importés arrivent par cartons dans les supermarchés; sur un carton, le vendeur ne gagne parfois que 100 ou 200 francs Cfa. Mais nous, producteurs locaux, subissons la TVA. Donc, au final, le supermarché peut gagner 300 ou 500 francs Cfa sur chaque biscuit. Ce déséquilibre est énorme.
L’État devrait, je pense, revoir le système fiscal et les conditions de vente pour les produits locaux. Enfin, tout revient à la question de la production. Tant que nous restons dans une logique artisanale, les coûts resteront élevés. Il faut passer à une production plus moderne, plus mécanisée. C’est cela qui permettra d’augmenter les volumes, de réduire les coûts et de rendre nos produits plus accessibles, tout en restant compétitifs.
Quelle perception le public béninois a-t-il de vos produits ? Avez-vous constaté une évolution de la confiance et de la préférence pour le Made in Benin ?
Ruth Doris Bidé: Oui, le changement est réel! Au début, certains consommateurs doutaient de la qualité des produits locaux. Mais grâce à la constance, la qualité et le bouche-à-oreille, Biskuiti Fabric a gagné la confiance du public. Aujourd’hui, nos biscuits sont appréciés pour leur goût unique et leur composition naturelle. On observe une fierté grandissante pour le Made in Benin, surtout parmi les jeunes et les parents soucieux de la santé de leurs enfants.
Vos produits allient tradition et innovation. Comment parvenez-vous à trouver cet équilibre ?
Ruth Doris Bidé: Oui, on y arrive, parce que notre terroir est d’une richesse incroyable. Nous avons tellement de choses ici, il faut juste savoir les utiliser. Prenez par exemple le toffee. Les Européens parlent de caramel, mais en réalité, c’est la même chose! Chez nous, il est souvent sec et noir, mais moi, j’ai appris à le retravailler et à l’incorporer dans mes pâtes à biscuits sous forme de petits granulés. C’est déjà une forme d’innovation.
Le biscuit, à la base, ce n’est pas un produit de chez nous. C’est quelque chose de moderne, inspiré d’ailleurs. Mais j’aime justement mélanger nos produits locaux avec ce savoir-faire, plus occidental. Quand je parle de modernité, c’est dans ce sens-là : utiliser nos matières premières pour fabriquer ici ce que d’autres font là-bas, avec notre propre touche. Et ça marche!
Partout où mes biscuits voyagent, ils plaisent. Que ce soit à Lomé, Abidjan, Dakar ou même à Paris, les retours sont excellents. Les gens sont surpris par le goût, la texture, ce petit côté caramélisé qu’ils ne retrouvent pas ailleurs. Ils se demandent même comment on arrive à obtenir ce résultat avec nos produits du terroir.
Tout cela me rend très fière. Ce que je fais, c’est d’abord une passion depuis ma jeunesse. J’aimais déjà préparer des gâteaux pour ma famille, pour mes cousines le week-end. C’est cette passion de la pâtisserie qui m’a poussée à me former, à créer, à innover et aujourd’hui, à transformer ce que nous avons de meilleur en quelque chose de moderne et d’unique.
Quelles sont vos ambitions pour l’avenir de Biskuiti Fabric en matière de gamme, d’exportation ou d’impact social ?
Ruth Doris Bidé: Ma vision est de faire de Biskuiti Fabric une référence de l’agroalimentaire béninois et africain. Quand on parlera demain des grandes marques de biscuits en Afrique de l’Ouest, je veux que Biskuiti fasse partie des noms cités. C’est cet objectif qui me guide chaque jour. J’ai eu la chance d’avoir une belle-mère qui m’a toujours inspirée. Elle me disait : « Quand tu veux faire quelque chose, ne le fais pas à moitié, fais-le à fond ». C’est resté en moi. Alors, tout ce que je fais, je le fais avec passion et exigence.
Mes ambitions, aujourd’hui, sont d’agrandir et de moderniser notre unité de production, tout en renforçant la distribution dans les écoles, un segment auquel je tiens beaucoup. Je suis déjà présente dans plusieurs supermarchés, et même Erevan souhaite référencer mes produits. Il ne manque plus que les codes-barres, que je compte intégrer très bientôt.
À moyen terme, je vise aussi l’exportation dans la sous-région et vers l’Europe, notamment avec nos biscuits à base de farine de fonio, un marché encore vierge. Nous avons mené des études, et il y a un vrai potentiel. Peu de gens connaissent cette farine, surtout transformée en biscuits.
Enfin, je veux adresser un message aux jeunes femmes et entrepreneures. Le parcours est difficile, semé d’embûches, mais il faut être déterminée et avoir cette rage de réussir. Les obstacles doivent devenir des leviers pour aller plus loin. Mon souhait, au-delà de Biskuiti, c’est que l’Afrique puisse nourrir l’Afrique avec des produits africains, et que les béninois acceptent de consommer ce qui vient de chez eux.