Par Harry Orekan
CADRECO | Pouvez-vous nous parler de votre parcours professionnel et de ce qui vous a motivée à devenir notaire ?
Me Irène Adjagba Ichola : Mon parcours professionnel est marqué par trois expériences : une première en tant qu'enseignante de droit des affaires à l'Institut National d’Économie du Bénin pendant 7 ans, en parallèle avec un stage dans un cabinet d'avocats pendant 3 ans. Enfin, la troisième expérience, entamée en 1994 en tant que notaire, se poursuit toujours après 30 ans d'exercice. Mon choix pour le notariat a obéi à deux critères. D’abord, le souci d’indépendance, car la profession, bien que réglementée, est d’exercice libéral. En second lieu, le besoin de sortir des sentiers battus et de s’affirmer dans une profession d'une grande utilité sociale et économique, mais peu connue du public.
Quelles compétences spécifiques sont essentielles pour réussir en tant que notaire, et comment les avez-vous développées au fil de votre carrière ?
Me Irène Adjagba Ichola : Le notaire est avant tout un juriste, chargé de donner un caractère authentique aux actes qu'il reçoit. À ce titre, il doit avoir de solides connaissances pluridisciplinaires en droit. Il est qualifié, dans la pratique notariale, d'« instituteur de la loi ». Il est donc tenu de maîtriser sa science et de développer une expertise juridique en actualisant constamment sa culture juridique. Par exemple, la Loi Bancaire en République du Bénin a fait l’objet d’une grande réforme récemment, et son décret d’application vient d'être adopté par le gouvernement. Il est impératif pour tout notaire souhaitant assister efficacement les établissements bancaires et financiers de s'approprier ces textes.
Outre ces exigences intellectuelles, le notaire doit faire preuve d'une grande vigilance dans l'exercice de son métier et se soucier de l’efficacité des actes qu’il formalise. Il est tenu à une obligation de résultat. À cette fin, il lui faut également des compétences en informatique, en électronique, et pour rassurer sa clientèle, être d'une grande probité. Ce sont toutes ces compétences que j’ai su mettre en œuvre pour hisser mon étude à la place de leader qu’elle occupe sur l’échiquier national.
Pouvez-vous partager une situation complexe que vous avez gérée en tant que notaire et comment vous l'avez résolue ?
Me Irène Adjagba Ichola : J’ai eu à traiter un cas de succession complexe concernant un citoyen béninois qui avait également la nationalité française. Il était marié à une Marocaine et vivait au Maroc où il est décédé. De cette union, il avait eu un enfant, mais il avait également d'autres enfants issus de mariages précédents avec une Béninoise et une Française. Il avait laissé des biens au Bénin, en France et au Maroc.
La difficulté dans ce cas était de savoir quelle loi appliquer à sa succession. Selon le droit béninois, c'est la loi nationale du défunt qui s'applique, mais il avait une double nationalité. L'épouse marocaine prétendait à l'application de la loi marocaine en raison de leur mariage célébré au Maroc et de leur domicile. Le problème relevait donc du droit international privé, car plusieurs lois pouvaient s'appliquer. Finalement, c’est la loi française qui a permis de résoudre ce conflit, car elle disposait d’un mécanisme juridique adapté à ce type de situations. La dévolution successorale a été établie selon le droit international privé français, mais la gestion des biens laissés par le défunt a été faite en fonction de la loi du lieu de situation de chaque bien.
Comment pensez-vous que la profession de notaire a évolué au Bénin depuis le début de votre carrière ?
Me Irène Adjagba Ichola : La profession notariale a évolué de manière progressive. Le nombre de notaires est passé de 9 en 1994 à 47 aujourd'hui. Ce n'est pas encore suffisant pour couvrir tout le territoire national, mais le gouvernement actuel, conscient de l'importance de doter le pays en notaires, étant donné leur rôle de prévention juridique, s'efforce de mailler le territoire national. Cependant, la profession souffre de deux grands problèmes : le manque de formation théorique et l'absence d'une institution de garantie des fonds qui leur sont confiés. Le gouvernement a heureusement pris des mesures pour y remédier, notamment en créant un Centre de formation des professions juridiques et judiciaires et en instituant la Caisse Nationale des Dépôts et Consignations pour garantir, entre autres, les fonds confiés aux notaires. En contrepartie, il a élargi leurs compétences, et le recours aux notaires est désormais obligatoire dans les transactions foncières. Ces réformes devraient permettre d'augmenter le nombre de notaires à l'avenir.
Quels défis avez-vous rencontrés en tant que femme dans le domaine juridique et comment les avez-vous surmontés ?
Me Irène Adjagba Ichola : Le véritable défi auquel j'ai été confrontée est la rivalité entre confrères, mais cela n’est pas lié à ma condition de femme, plutôt à l’ambition de chaque professionnel d'occuper une part de marché. Bien au contraire, le notariat est une profession qui convient aux femmes, car elles sont généralement appréciées des clients.
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes femmes qui envisagent une carrière dans le notariat ou dans le domaine juridique en général ?
Me Irène Adjagba Ichola : Je les encourage à embrasser cette profession, car il y a encore de la place, et la condition féminine n'est pas un obstacle, mais un atout. C'est un beau métier qui permet de joindre l’utile à l’agréable. Cependant, il est lourd de responsabilités. Un notaire peut facilement engager sa responsabilité pour incompétence ou manque de moralité, et les sanctions peuvent être très lourdes, qu'elles soient pécuniaires ou personnelles, pouvant aller jusqu’à l'emprisonnement ou la destitution. Je conseille donc aux jeunes femmes d'avoir de l'ambition et de se donner les moyens de réussir, car tout est possible dans la vie, à condition d’y croire et de travailler avec acharnement.