Par Claudia Kenou
L’avenir d’une nation repose sur une vision claire et partagée de son développement. Au Bénin, cette démarche visionnaire prend forme à travers le processus de formulation de la Vision 2060, lancé en novembre 2023. Ce projet ambitieux vise à définir le futur du Bénin à l’horizon 2060, en impliquant toutes les couches de la population pour un développement inclusif et durable.
Cyriaque Edon, Directeur général des Politiques de développement au sein du ministère du Développement et de la coordination de l’action gouvernementale, et Secrétaire permanent du Comité national d’orientation et de supervision de la Réflexion Prospective sur la Vision 2060, nous éclaire sur les enjeux, les défis, et les étapes de ce processus historique.
Après l’évaluation de ALAFIA 2025, quel bilan tirer ?
Cyriaque Edon : L’évaluation a révélé que le document n’était pas bien connu du grand public. Alafia 2020-2025 s’inscrit dans les réflexions prospectives à long terme, visant à penser le développement du pays sur une génération. La vision Bénin Alafia 2025 est le Bénin rêvé par les béninois de 2000 à 2025, soit une période de 25 ans. Ce Bénin rêvé devait être «un pays phare, un pays bien gouverné, uni et de paix, à économie prospère et compétitive, de rayonnement culturel et de bien-être social». Plusieurs évaluations ont été réalisées pour rester conforme à la loi cadre sur la planification, qui fixe le cadre national de la planification. Il a fallu prévoir l’élaboration de nouvelles visions pour remplacer Alafia 2025, qui arrive à échéance. Cette évaluation a révélé que Alafia était opportun à l’époque et pertinent. Cependant, la mise en œuvre n’a pas atteint le niveau attendu. Au lieu d’une exécution bien structurée, elle s’est déroulée de manière ad hoc, non coordonnée et peu claire. En conséquence, la vision Alafia 2025 a été mise de côté jusqu’en 2016, année où la véritable mise en œuvre a finalement commencé.
Quels mécanismes seront utilisés pour s’assurer que toutes les voix, y compris celles des groupes marginalisés, seront entendues et prises en compte ?
Cyriaque Edon : Une vision n’a de légitimité que si toutes les couches de la population s’y retrouvent. Pour s’assurer que nous aurons une méthode participative et inclusive, la première chose qui a été faite est de mettre en place un cadre institutionnel à 4 niveaux.
Le cadre institutionnel de mise en œuvre du processus de formulation de la Vision nationale de développement 2060 est structuré en quatre niveaux sous l’autorité du ministre du développement et de la coordination de l’action gouvernementale. Le premier niveau est le Comité national d’orientation et de supervision de la Réflexion Prospective, présidé par le chef de l’État, avec le ministre d’État chargé du développement comme vice-président.
Le deuxième niveau est représenté par le Comité technique de pilotage de la Réflexion Prospective, dirigé par le Directeur de cabinet du ministre du développement. Ce comité se compose de vice-présidents et de membres issus de divers ministères et institutions, responsables de la conduite technique du processus.
Le troisième niveau est le Secrétariat technique de Réflexion Prospective, géré par la Direction générale des politiques de développement, qui assure la préparation et la rédaction des dossiers et rapports pour les sessions des deux comités précédents. Enfin, le quatrième niveau comprend les Groupes thématiques de Réflexion Prospective, répartis en cinq catégories (social, économie, environnement, gouvernance, et partenariat et coopération), qui ont pour mission d’appuyer les consultants dans la réalisation des études et d’améliorer les rapports produits. Nous avons donc conçu un cadre institutionnel inclusif, qui suivra l’élaboration du document et validera chaque étape.
Nous avons développé trois outils pour la collecte des perceptions. Le premier est la collecte individuelle, visant près de 12.900 individus. Le deuxième consiste en des focus groups, élaborés dans les 77 communes, regroupant au total 770 participants. Enfin, l’enquête en ligne permet aux béninois de l’extérieur ou à ceux qui n’ont pas pu participer aux deux premières enquêtes de participer. Des enquêtes spécifiques avec les anciens chefs d’État, le chef d’État actuel, les chefs d’institutions, et les hauts gradés de l’armée béninoise sont également prévues. Nous inclurons aussi des focus groups à l’université et ailleurs pour garantir une participation maximale.
Pouvez-vous expliquer le rôle du Comité National d’Orientation et de Supervision dans ce processus de planification ?
Cyriaque Edon : Le Comité national d’orientation et de supervision est l’organe politique et d’orientation du processus. Présidé par le chef de l’État, il comprend les grandes institutions de la République, telles que l’Assemblée nationale, le Conseil économique et social, la présidence de la République, le ministère du développement et de la coordination de l’action gouvernementale et le ministère de l’économie et des finances. Ce comité s’assure de la conduite correcte du travail, de la qualité des processus et de l’équité dans le travail final, garantissant que tous les béninois sont impliqués et que les orientations du Bénin sont inclusives et scientifiquement solides.
Comment les données recueillies lors de cette phase de collecte seront-elles utilisées pour formuler la Vision 2060 ?
Cyriaque Edon : Nous prévoyons une collecte par assistance de façon digitalisée, permettant de recevoir des données anonymes. Tous les outils de collecte ont reçu l’avis du comité scientifique et ont été validés par l’Instad. Les données seront traitées anonymement avec des logiciels appropriés. Ces données alimenteront le diagnostic et permettront de déterminer les problèmes majeurs empêchant le développement du pays, ainsi que les enjeux et défis.
Ces données serviront également à élaborer des scénarios et à projeter l’évolution de notre pays à l’horizon 2060. En s’appuyant sur l’expérience d’Alafia 2025, où plusieurs scénarios avaient été proposés, certains ayant été écartés par les béninois, nous allons adopter une méthodologie encore plus avancée pour la Vision 2060. Tous les outils innovants et de pointe seront utilisés pour optimiser les analyses et garantir une approche plus sophistiquée et complète.
Comment le Ministère du Plan prévoit-il d’éduquer et d’informer les citoyens sur l’importance de leur participation dans l’élaboration de la Vision 2060 ?
Cyriaque Edon : Plusieurs campagnes d’information sont en cours, utilisant les radios communautaires, les affiches publicitaires, et une grande communication pour créer l’adhésion. Puisque la vision 2060 concerne surtout les jeunes, nous prévoyons utiliser également des médias nouveaux. Une plateforme a été élaborée pour diffuser l’information, et nous utiliserons des canaux comme TikTok, Twitter, et Facebook. Des échanges avec la diaspora sont aussi prévus à travers ces différents canaux.
Comment s’assurer que la vision formulée par les béninois au terme du processus soit prise en compte par les différents gouvernements qui se succéderont d’ici 2060 dans leur projet politique ?
Cyriaque Edon : Nous avons tiré des leçons de Alafia 2025, ce qui nous a permis de mettre en place quelques dispositifs. Premièrement, une méthode plus large et inclusive a été adoptée pour impliquer le plus grand nombre de béninois possible. Deuxièmement, la communication a été renforcée pour que les béninois s’approprient la vision et veillent à ce qu’elle soit respectée par les gouvernements successifs. Troisièmement, la loi cadre sur la planification, le développement et sur l’évaluation des politiques publiques, adoptée cette année, fixe certaines règles selon lesquelles la vision nationale doit être le premier niveau de la planification. Cette loi oblige le président élu en 2026 et les suivants à aligner leur programme d’action sur la vision nationale.
Quel message souhaiteriez-vous transmettre au peuple béninois concernant l’importance de cette phase de collecte pour la Vision 2060 ? Comment les individus et les organisations peuvent-ils contribuer au succès de cette initiative ?
Cyriaque Edon : Il faut participer massivement. Si vous ne participez pas, votre voix ne sera pas entendue et vos aspirations ne seront pas prises en compte. C’est une chance inouïe pour tous les béninois de penser le développement de leur pays à court, moyen et long terme. Les pays qui ont réussi à se développer, comme la Chine, ont eu des planifications à long terme. Les individus et les organisations doivent contribuer en relayant les informations et en soutenant le processus. Ils doivent exprimer sincèrement ce qu’ils pensent qu’on peut changer dans tous les domaines pour le développement du pays.
Quels sont les événements ou initiatives à venir liés à la Vision 2060 ?
Cyriaque Edon : Il y aura une série d’ateliers de restitution des perceptions et aspirations des béninois, suivis d’ateliers pour déterminer les enjeux et défis, créer les scénarios et réaliser les projections. Enfin, nous rédigerons la vision et la validerons lors d’un atelier national.