Le paradoxe ivoirien de l'énergie se résume en quelques chiffres. La Côte d'Ivoire est le principal exportateur d'électricité d'Afrique de l'Ouest, fournissant du courant à six pays voisins. Et pourtant, depuis mars 2026, ses propres ménages subissent des délestages répétés, et 20 % de la population rurale reste privée d'accès au réseau national. C'est précisément pour traiter cette contradiction que la Banque africaine de développement vient de valider un financement décisif.
Le Conseil d'administration du Groupe de la BAD a approuvé un prêt de 103,14 millions d'euros, soit environ 67,65 milliards de FCFA, en faveur de la Côte d'Ivoire pour financer le Projet de renforcement des ouvrages du système électrique et d'accès à l'électricité, dit PROSER II. D'un coût total de 234,56 millions d'euros, la deuxième phase du projet sera cofinancée par la Banque islamique de développement à hauteur de 83,96 millions d'euros et par l'État de Côte d'Ivoire pour un montant de 47,46 millions d'euros.
244 localités et le Grand Abidjan : deux fronts simultanés
L'architecture du projet révèle une double ambition. PROSER II permettra l'électrification de 244 localités rurales réparties dans 18 régions de Côte d'Ivoire, ainsi que l'extension, le renforcement et la réhabilitation des réseaux de distribution d'électricité dans le Grand Abidjan, certaines villes de l'intérieur du pays et 12 chefs-lieux de département. Au total, plus de 100 000 foyers seront raccordés au réseau national, une transformation concrète pour des populations qui cuisinent encore au charbon de bois et qui s'éclairent aux lampes à pétrole. Le projet s'aligne sur deux cadres stratégiques nationaux : le Plan national de développement 2026-2030 et le Pacte national Énergie 2025-2030. Sa cohérence avec les priorités gouvernementales facilite sa mise en œuvre et son articulation avec les autres financements en cours.
Une crise énergétique qui donne l'urgence
Ce financement arrive dans un contexte de tension sévère sur le système électrique ivoirien. En mars 2026, le directeur général de CI-Energies Noumory Sidibé a annoncé le lancement d'un plan d'investissement massif de 700 milliards de FCFA pour stabiliser la fourniture d'électricité, mise à rude épreuve par des pics de chaleur exceptionnels et une croissance fulgurante de la consommation nationale. Le gouvernement a décaissé en urgence 32 milliards de FCFA le 1er avril 2026, avec 80 % des coupures imputées à la surcharge du réseau de distribution, affectant 22 communes principalement dans des zones à forte croissance démographique. La demande a bondi de 14 % en un an, un rythme que les infrastructures existantes ne peuvent absorber sans investissements massifs et rapides.
Une mobilisation tous azimuts des financements
Ce que révèle PROSER II, c'est l'ampleur d'une stratégie de financement multi-sources que la Côte d'Ivoire déploie sur son secteur énergétique. Le 2 avril 2026, deux conventions de financement de 118 milliards de FCFA ont été signées avec l'Agence Française de Développement pour accélérer la transition énergétique. Le 1er juin 2026, un accord de 423 milliards de FCFA était signé avec le groupe chinois Energy China International pour la construction d'une centrale thermique de 372 MW à Songon. Cette infrastructure devrait produire environ 2,8 milliards de kWh d'électricité par an et alimenter plus de 31 millions d'habitants. En cumulant BAD, BIsD, AFD, Energy China et l'État ivoirien, c'est plus de 800 milliards de FCFA mobilisés en moins de trois mois sur le seul secteur électrique. Une concentration d'investissements sans précédent dans l'histoire énergétique du pays.
L'accès universel : le test de 2030
L'objectif officiel reste l'accès universel à l'électricité d'ici 2030. Avec un taux de couverture électrique national de 80 % déjà atteint selon le gouvernement, le dernier quart de la population à connecter est le plus difficile : ce sont les zones rurales les plus enclavées, les moins rentables pour les opérateurs privés, celles qui nécessitent le plus de capital public. La contribution du secteur privé au financement de l'électrification rurale reste quasiment nulle, en raison de la non viabilité économique des projets et de la perception de risques élevés de solvabilité. C'est précisément le rôle des banques de développement comme la BAD et la BIsD : financer ce que le marché ne finance pas seul. PROSER II en est la démonstration concrète.












