Il y a des années qui semblent marquer un tournant, puis s’effacent dans la continuité. Décembre 2019 avait pourtant tout d’une rupture historique. Sur le perron de l’Élysée, Alassane Ouattara et Emmanuel Macron annoncèrent ensemble la transformation du franc CFA en Eco : fin de l’obligation de dépôt des réserves auprès du Trésor français, suppression de la représentation française dans les instances de gouvernance de la BCEAO, et promesse d’une nouvelle monnaie souveraine.Six ans plus tard, l’examen des faits impose une conclusion inconfortable : presque rien n’a changé. La BCEAO arbore bien un nouveau logo. Le mot « Eco » circule dans les discours officiels.
Mais la parité fixe, 1 euro pour 655,957 francs CFA, est intacte, arrimée à la monnaie européenne par un mécanisme inchangé depuis la dévaluation de 1994. La convertibilité illimitée garantie par Paris est maintenue. Et le compte d’opérations, ce dispositif par lequel les États membres déposaient une fraction de leurs réserves auprès du Trésor français, devait certes être fermé selon l’accord de 2019, mais le calendrier de cette fermeture glisse, sans échéance publiquement confirmée à ce jour.
Une réforme cosmétique ou un chantier inachevé ?
La question divise les économistes et les décideurs de la région. Pour les défenseurs de l’accord de 2019, la suppression du siège français au sein du Conseil d’administration de la BCEAO constitue une avancée symbolique réelle, et la fermeture du compte d’opérations reste à l’ordre du jour même si elle accuse du retard. Ils font valoir que la parité fixe avec l’euro offre un ancrage anti-inflationniste précieux dans une zone où la maîtrise des prix reste un défi structurel : pendant que le Nigeria traversait une crise de change avec une inflation dépassant 30 % en 2024, l’UEMOA affichait une inflation contenue autour de 3 à 4 %.
Mais les critiques, de plus en plus nombreux et de moins en moins marginés, pointent le coût opposé : une politique monétaire importée de Francfort, sans lien avec les cycles économiques west-africains. Quand la Banque centrale européenne relève ses taux pour contenir l’inflation européenne, la BCEAO suit mécaniquement, même si les économies de l’UEMOA n’ont pas besoin d’un resserrement monétaire. Cette hétéronomie, disent-ils, prive les gouvernements d’un levier essentiel de politique économique.
Le contexte politique a changé, pas la monnaie
Ce qui a radicalement changé depuis 2019, en revanche, c’est le contexte politique. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, trois membres de l’UEMOA, zone du franc CFA, ont rompu avec Paris, expulsé les ambassadeurs et les troupes françaises, et proclamé leur souveraineté monétaire dans leur rhétorique officielle. Ces trois pays ont formé l’Alliance des États du Sahel (AES) et annoncé leur retrait de la CEDEAO. Pourtant, ils continuent d’utiliser le franc CFA et de siéger à la BCEAO, une tension entre le discours et la réalité opérationnelle que peu d’analystes osent nommer franchement.
Certains économistes voient dans cette situation une opportunité paradoxale : la pression politique des juntes sahéliennes pourrait accélérer ce que les négociations diplomatiques n’ont pas réussi à produire, une véritable réforme de la gouvernance monétaire. D’autres estiment que l’instabilité politique régionale rend au contraire toute réforme monétaire d’ampleur impraticable à court terme, la zone ayant besoin de l’ancrage de crédibilité que confère la parité avec l’euro dans un environnement aussi incertain.
L’Eco de la CEDEAO : un projet fantôme
L’Eco que la CEDEAO avait ambitionné de lancer comme monnaie commune à quinze pays, dont le Nigeria, le Ghana et la Guinée, est, lui, totalement en suspens. Les critères de convergence économique ne sont pas remplis, les écarts de structures entre les économies membres restent considérables, et la crise politique au sein de l’organisation régionale a relégué le projet monétaire au second plan. Pendant ce temps, la dénomination « Eco » est désormais revendiquée simultanément par la BCEAO et par la CEDEAO, une confusion terminologique qui dit beaucoup de l'ambiguïté politique générale.
Au fond, le débat sur le franc CFA n’est pas soluble dans les seuls arguments économiques. Il touche à la souveraineté, à la mémoire coloniale, à la confiance dans les institutions étatiques et à la capacité des États africains à gérer leur propre destin monétaire. Ce que les six dernières années ont démontré, c’est que changer le nom d’une monnaie ne suffit pas à changer sa nature, et qu’une réforme monétaire digne de ce nom exige un consensus politique que l’Afrique de l’Ouest n’a pas encore trouvé.












