Par Fortuné DOTIN
Signés le 15 mai 2026 à Kigali, en marge de l’Africa CEO Forum, les accords de prêts croisés entre la Banque ouest-africaine de développement et la Société financière internationale pourraient marquer une étape importante dans l’évolution du financement régional en Afrique de l’Ouest.
L’opération prévoit un mécanisme pouvant atteindre 600 millions d’euros entre l’euro et le franc Cfa. Concrètement, la SFI mettra à disposition de la BOAD des ressources longues en euros afin de renforcer ses capacités de financement dans plusieurs secteurs stratégiques de l’UEMOA, notamment l’énergie, l’agro-industrie, les transports, le développement urbain ou encore les MPME. En contrepartie, la BOAD fournira à la SFI un mécanisme flexible en XOF destiné au financement à long terme de projets régionaux en monnaie locale. Présenté sous un angle technique, l’accord traduit pourtant une évolution plus large du financement du développement dans l’espace UEMOA.
Le franc Cfa reprend une place centrale dans les stratégies de financement
Depuis plusieurs années, les économies ouest-africaines cherchent à renforcer leurs capacités de financement de long terme. La question devient particulièrement sensible dans un contexte où les besoins d’investissements structurants augmentent rapidement, alors que les ressources bancaires régionales restent encore majoritairement orientées vers le court terme.
À cela s’ajoute une autre difficulté : une partie importante des financements demeure libellée en devises étrangères, alors que les revenus des entreprises et de nombreux projets sont générés en francs Cfa. Cette configuration expose mécaniquement les acteurs économiques au risque de change. Le mécanisme mis en place entre la BOAD et la SFI cherche précisément à réduire cette vulnérabilité en favorisant des financements longs davantage alignés sur les réalités monétaires de l’UEMOA.
L’opération illustre aussi la place croissante que prend le financement en monnaie locale dans les stratégies des institutions financières de développement. Le directeur général de l’IFC, Makhtar Diop, a d’ailleurs présenté cette transaction comme « la toute première ligne de financement croisée entre l’IFC et une institution de financement du développement », soulignant sa capacité à diversifier les financements à long terme en monnaie locale « à un coût compétitif ». Du côté de la BOAD, Serge Ekué replace directement cette initiative dans les priorités du plan stratégique 2026-2030 « Djoliba… La Suite », qui fait du renforcement des financements longs en devise locale un axe majeur de développement régional.
La finance du développement cherche un nouvel équilibre en Afrique de l’Ouest
Au-delà du montant annoncé, l’accord signé à Kigali illustre surtout une transformation progressive de la finance du développement en Afrique de l’Ouest. Face aux tensions sur les marchés internationaux, à la hausse du coût des financements extérieurs et aux enjeux de stabilité macroéconomique, les institutions financières africaines cherchent de plus en plus à développer des mécanismes capables de renforcer les marchés régionaux de capitaux et les financements en monnaie locale.
Cette orientation reste encore graduelle, mais elle pourrait progressivement modifier la manière dont les projets structurants sont financés dans l’UEMOA. Le partenariat entre la BOAD et la SFI révèle également le repositionnement croissant des institutions régionales africaines dans l’architecture financière du continent. Longtemps perçues comme des relais de mobilisation de ressources extérieures, plusieurs banques de développement cherchent désormais à jouer un rôle plus actif dans la structuration des solutions de financement adaptées aux réalités économiques africaines.
L’accord signé à Kigali ne transforme donc pas immédiatement le paysage financier régional. Mais il confirme une dynamique désormais de plus en plus visible : le financement en monnaie locale s’installe progressivement comme l’un des nouveaux leviers stratégiques du développement économique ouest-africain.












