Par Fortuné DOTIN
Dans la salle rouge du Palais des congrès de Cotonou, ce samedi 21 mars 2026, Romuald Wadagni a choisi de ne pas se contenter d’un exercice programmatique classique. Face à un public composé de responsables politico-administratifs, de citoyens et d’une forte présence de jeunes, le ministre de l’Économie et des Finances, candidat à la présidentielle en duo avec Mariam Chabi Talata, a installé un récit. Celui d’un pays qui a tenu ses équilibres, mais qui doit désormais résoudre une tension devenue visible entre performance économique et vécu social.
Intitulé “Plus loin, Ensemble”, son projet de société s’inscrit dans la continuité du cycle engagé depuis 2016, tout en en déplaçant le centre de gravité. D’une économie construite pour résister et produire, Wadagni propose de passer à une économie capable de diffuser plus rapidement ses résultats.
D’entrée, le candidat ancre son propos dans le bilan des dix dernières années, qu’il décrit comme une période de transformations jugées, au départ, improbables pour un pays sans ressources naturelles abondantes. Refus du recours à l’annulation de dette en pleine crise sanitaire, maintien des engagements financiers, progression soutenue de la richesse nationale, autant d’éléments convoqués pour défendre une trajectoire singulière. Mais loin d’un satisfecit, Romuald Wadagni reconnaît un décalage entre les performances macroéconomiques et le vécu d’une partie de la population. « Tant qu’il reste un béninois qui n’a pas encore senti les fruits de la croissance dans son ménage, il reste du travail », martèle-t-il, posant ainsi le cœur de son projet.
L’extrême pauvreté comme test de vérité économique
C’est autour de cette notion que s’articule l’ensemble de la proposition. Loin d’une approche statistique, Romuald Wadagni insiste sur une réalité concrète, caractérisée par l’absence d’accès aux besoins fondamentaux. En évoquant un jeune diplômé sans emploi rencontré à Cotonou, il ancre son diagnostic dans une expérience vécue, traduisant une conviction simple : la croissance ne peut plus être jugée uniquement à l’aune de sa progression, mais à celle de sa capacité à transformer les conditions de vie.
Dans cette perspective, le franchissement du seuil de 7% de croissance n’est pas présenté comme un aboutissement, mais comme un point de bascule. De 1.000 milliards de francs Cfa il y a une décennie à plus de 3.000 milliards aujourd’hui, le budget national offre, selon lui, les marges nécessaires pour engager une seconde phase. Une phase où l’enjeu n’est plus seulement de produire de la richesse, mais de l’ancrer durablement dans les territoires.
Territorialiser la croissance pour mieux organiser l’action publique
La structuration du pays en six pôles de développement régionaux constitue l’ossature de cette nouvelle approche. « Le pays tout entier sera divisé en 6 régions : Atacora Donga, Borgou Alibori, Zou Collines, Ouémé Plateau, Atlantique Littoral, et Mono Couffo. Nous allons instaurer des autorités pour chacune de ces six grandes régions. L'idée, c'est d'établir un plan spécifique de développement de chaque région», a-t-il expliqué. Autrement dit, chaque région devra s’appuyer sur ses atouts propres tout en intégrant quatre piliers transversaux que sont l’agriculture, l’industrie, le tourisme et l’innovation. Un choix qui traduit la volonté claire du candidat de rapprocher l’action publique des réalités économiques locales et d’imposer une forme de discipline territoriale dans la création de valeur.
L’agriculture, en particulier, est pensée comme un levier central de transformation sociale. Le mécanisme proposé repose sur une augmentation significative des rendements, combinée à un système de prélèvement sur les excédents destiné à financer la santé et la retraite des producteurs. Derrière cette approche, se dessine une tentative de structuration d’une forme de protection sociale adaptée aux réalités rurales, en contournant les limites des dispositifs contributifs classiques. Mais cette territorialisation ne se limite pas à la production. Elle suppose un pilotage rigoureux, avec une inscription régulière du suivi des pôles au Conseil des ministres, introduisant ainsi une logique de redevabilité continue dans la conduite de l’action publique.
Capital humain, inclusion financière, industries culturelles et stabilisation institutionnelle comme les nouveaux moteurs silencieux
Au-delà de cette architecture territoriale, le projet s’articule autour de trois piliers classiques de l’action publique. Le premier concerne le capital humain, avec des engagements dans les secteurs de la santé, de l’éducation et du cadre de vie. La construction d’un Centre hospitalier international à Parakou (CHIP), l’instauration de la prise en charge immédiate des urgences vitales et le développement d’une pharmacopée modernisée figurent parmi les mesures avancées.
Toutefois, c’est sur le terrain de la circulation de la richesse que le projet prend une dimension particulièrement stratégique. Romuald Wadagni identifie clairement les limites actuelles de l’accès au financement. Complexité des procédures, exigences documentaires, lenteur des circuits, autant de freins qui maintiennent une large partie de la population en marge du système financier. La réponse proposée repose sur la mise en place d’une plateforme nationale d’inclusion financière, entièrement digitalisée, capable de traiter des demandes de crédit en un temps réduit (48 heures maximum), voire instantané pour certains profils (ayant déjà empruntés et remboursés une fois). Les montants évoqués, de 50.000 à 50 millions de francs Cfa, traduisent une volonté de couvrir l’ensemble du spectre économique, du micro-entrepreneur aux projets plus structurés. En mobilisant les données, l’identification numérique et les outils d’analyse avancés, le dispositif vise à supprimer la logique administrative traditionnelle au profit d’un accès plus fluide et plus direct aux ressources financières.
Dans le même registre, le traitement réservé aux arts et à la culture introduit une inflexion notable. En proposant un programme structuré incluant une rémunération mensuelle pour certains artistes (Musique, Art plastique, Cinémas,…), ainsi qu’un accompagnement visant à renforcer la qualité et l’exportabilité des productions, Romuald Wadagni reconnaît explicitement le rôle économique des industries culturelles. Ce positionnement traduit une évolution dans la manière d’appréhender la culture, non plus uniquement comme un secteur symbolique, mais comme un levier de création de valeur et d’emplois.
Enfin, le dernier pilier concerne les institutions, les libertés et la sécurité. Romuald Wadagni y promet une phase de stabilisation, avec des ajustements fondés sur le dialogue, tout en annonçant un renforcement des capacités opérationnelles des forces de défense, la création de polices municipales dans les zones sensibles et un approfondissement de la coopération régionale.
À travers “Plus loin, Ensemble”, Romuald Wadagni propose ainsi une lecture en continuité maîtrisée du développement béninois, tout en tentant de répondre à une attente sociale devenue plus pressante. Reste désormais à savoir si cette articulation entre performance économique et promesse de redistribution convaincra au-delà de la salle rouge.












