
Thécia N'vekounou, Lead Growth Strategy à FUND.lab
Une PME peut vendre davantage, recruter, investir, livrer plus de clients et pourtant, être en train de se fragiliser chaque jour un peu plus. Cette conviction m’est revenue très concrètement cette semaine, en préparant la réunion de clôture d’une mission, auprès d’une entreprise que nous accompagnons depuis plusieurs mois. En analysant bien l’ensemble de nos missions, j’ai compris que ce cas n’était pas isolé : d’autres PME du portefeuille vivent la même tension, chacune à son niveau, chacune avec ses propres symptômes.
Pourtant, au départ, notre mission consistait à aider l’entreprise à mieux vendre, mieux structurer son accès au marché, renforcer sa capacité commerciale. Mais, derrière la question commerciale, une autre réalité est apparue : le modèle économique n’absorbait pas correctement le volume. Plus l’activité avançait, plus elle révélait des tensions que le chiffre d’affaires ne montrait pas.
Avec le recul, force est d’avouer que la vraie croissance d’une PME ne devrait pas se juger seulement à la taille de son chiffre d’affaires, mais à ce que chaque vente laisse réellement derrière elle : de la marge, du cash, de l’organisation, de la capacité de financement ; ou, au contraire, des créances, des stocks, de la pression fournisseurs et de la fatigue opérationnelle.
Laissez-moi vous raconter
Nous étions en janvier 2026, un mardi matin : une réunion de cadrage dans les bureaux d’un client industriel. L’objet de la rencontre était : faire le bilan de nos appuis passés, regarder les premiers résultats commerciaux et stabiliser les priorités de l’année 2026 qui démarre. C’est le type de réunion que vous aimez bien quand vous êtes Consultants ; le chiffre d’affaires progresse, les commandes arrivent, les clients sont là. La minute d’avant, le DG de l’entreprise cliente confiait d’ailleurs à notre directeur, qu’il voudrait notre aide pour recruter et former un nouveau Directeur Commercial ; plus offensif, plus présent sur le terrain parce que l’actuel, manquerait de « mordant ».
Puis vient le tour de la responsable financière. Elle projette les grandes masses : la trésorerie, l’état des créances, la situation des stocks, les dettes fournisseurs, les charges prévisionnelles. Bizarrement, dans la salle, l’enthousiasme commercial avait continué presque mécaniquement. Mais du côté de mes collègues et moi, les visages changeaient peu à peu. Ma collègue des Finances s’est redressée dans son fauteuil. Un autre collègue a cessé de prendre des notes, pour figer son regard sur l’écran de projection. Le dirigeant, lui, écoute encore avec l’oreille de celui qui pense croissance.
Nous, nous commencions à entendre tout autre chose. La réalité, c’est que les chiffres racontaient une histoire moins confortable : la trésorerie est tendue, les créances s’allongent, les stocks grossissent, les fournisseurs attendent, les équipes improvisent, et la prochaine commande exige encore plus de cash que la précédente. Je m’en souviens comme si c’était hier, de ce moment dans la vie d’une PME, où deux lectures de la même situation se superposent :
La première lecture dit : « nous vendons plus, donc nous grandissons. »
La seconde dit : « nous vendons plus, mais chaque vente consomme plus de ressources que notre modèle ne peut en absorber. »
À la fin de la présentation financière, un silence s’était installé. Puis le dirigeant prend la parole : cette année, il souhaite ajouter une mission complémentaire à notre cahier des charges. Il veut lever davantage de ressources pour soutenir la croissance. Le directeur commercial ajoute, avec une confiance sincère : « avec nos chiffres, cela devrait aller vite ». Cette phrase, je l’ai souvent entendue sous différentes formes. Elle est compréhensible. Elle part d’une intuition logique : si les ventes montent, le financement devrait suivre.
Mais, dans la pratique, les financeurs ne regardent pas seulement si une PME vend davantage. Ils cherchent à comprendre ce que cette croissance produit réellement : produit-elle de la marge ou de la pression ? Génère-t-elle du cash ou des créances ? Crée-t-elle de l’organisation ou de l’improvisation ? Alimente-t-elle de la capacité de remboursement ou un besoin permanent de refinancement ? C’est précisément là que beaucoup de PME se trompent de diagnostic. Elles pensent manquer d’argent pour soutenir leur croissance. Parfois, c’est vraiment le cas ; mais bien souvent, le problème est plus profond : elles manquent d’un modèle capable de transformer la croissance commerciale en solidité économique.
La formule que nous regardons désormais
Au cabinet, lorsque nous travaillons sur des missions d’accélération de croissance, nous faisons de moins en moins confiance au chiffre d’affaires pris isolément. Il reste important, naturellement ; mais il n’est qu’un point de départ pour notre analyse. Nous regardons plutôt ce que nous appelons, en interne, la croissance absorbable. Nous avons fini par formaliser cette lecture dans un indicateur simple : l’Indice de Croissance Absorbable (ICA).
ICA = (CA additionnel × marge contributive × conversion cash × capacité d’exécution) - (BFR additionnel + complexité opérationnelle + coûts fixes irréversibles)
Cet indice ne remplace pas un modèle financier, mais il oblige à poser la bonne question : le chiffre d’affaires additionnel, une fois corrigé de la marge réelle, du cash effectivement encaissable et de la capacité d’exécution, reste-t-il supérieur au BFR, à la complexité opérationnelle et aux coûts fixes qu’il déclenche ? De fait, une croissance devient intéressante uniquement lorsqu’elle laisse trois choses positives : une marge défendable, un cash récupérable dans des délais raisonnables, et une organisation plus solide. A contrario, elle devient dangereuse lorsqu’elle ajoute trois charges silencieuses : du BFR non financé, de la complexité mal maîtrisée, et des coûts fixes que l’entreprise ne pourra plus réduire facilement si le marché ralentit.
Ce raisonnement change complètement la manière de regarder une PME. Un carnet de commandes rempli n’est donc plus automatiquement une bonne nouvelle. Il le devient lorsque les commandes sont correctement margées, qu’elles n’immobilisent pas trop de trésorerie, que les délais clients restent cohérents avec les propres échéances de paiement de l’entreprise, que les équipes peuvent exécuter, et que le cycle peut être financé sans tension permanente. À l’inverse, une PME peut sembler plus petite qu’une autre en chiffre d’affaires, mais être plus saine, plus lisible et plus finançable, parce que sa croissance est mieux absorbée.
Les pièges masqués de la croissance
(i) Le premier piège, c’est vendre plus avec une marge qui se réduit ; en pensant que l’économie d’échelle est mécanique. Dans plusieurs PME que nous observons, la croissance commence par une victoire commerciale. L’entreprise gagne des clients plus grands, accède à des marchés plus exigeants, augmente ses volumes, et travaille à améliorer sa visibilité. Sur le papier, tout va dans le bon sens… sur le papier seulement.
Car, lorsque l’on descend dans les chiffres, une question apparaît : combien reste-t-il vraiment après la vente ? Le sujet est celui du coût réel de chaque commande reçue. Dans beaucoup d’entreprises, le coût de revient reste partiellement intuitif. On connaît les grandes charges, mais pas toujours les coûts complets : pertes matières, reprises, transport, temps passé, retards, remises, crédits accordés, invendus, SAV, emballages, mobilisation du dirigeant, consommation administrative.
(ii) Le deuxième piège, c’est confondre facture et argent disponible. C’est celui auquel, en tant qu’entrepreneur, on est très habitué parce qu’il vient du cash ; il est plus brutal, justement parce qu’il se ressent immédiatement. Une vente facturée n’est pas encore une vente encaissée. C’est une évidence comptable, mais c’est une réalité opérationnelle souvent sous-estimée. Dans nos contextes, les délais de paiement peuvent être longs, irréguliers, négociés à l’oral, dépendants de validations internes, de procédures administratives, ou simplement de la capacité du client à payer au moment prévu.
Pendant ce temps, la PME a déjà supporté les achats, les salaires, l’énergie, le carburant, les emballages, les loyers, les sous-traitants, les livraisons. Elle a travaillé. Elle a livré. Mais elle n’a pas encore encaissé ; et dans certains cas, elle a des mensualités de crédit qui sont planifiées sur la base des engagements de ses clients. C’est ici que certaines croissances deviennent paradoxales : plus l’entreprise vend, plus elle manque de trésorerie. Non pas parce qu’elle est nécessairement mal gérée, mais parce que son cycle d’exploitation devient plus lourd que sa capacité de financement.
Dans une PME de transformation, cela peut vouloir dire acheter davantage de matières premières avant de produire… acheter en grande quantité au-delà des besoins immédiats en espérant faire une économie. Dans une entreprise de mobilier ou de second œuvre, cela peut vouloir dire financer un chantier avant de recevoir le solde. Dans une activité de distribution, cela peut vouloir dire constituer du stock pour ne pas rater la demande. Dans un service B2B, cela peut vouloir dire payer les équipes avant que le client institutionnel ne règle. Voyez le paradoxe ici ; et comment la croissance pousse une PME encore instable à financer ses clients (eux, bien plus stables). Et mécaniquement, une PME qui finance trop longtemps ses clients finit par chercher quelqu’un pour la financer elle-même.
(iii) Il existe une autre fatigue, moins visible dans les états financiers mais tout aussi déterminante : la fatigue organisationnelle. Quand l’activité augmente, l’entreprise doit décider plus vite, produire plus régulièrement, suivre plus de clients, contrôler plus de coûts, gérer plus de flux, documenter plus d’opérations. Si l’organisation reste artisanale alors que le volume devient semi-industriel ou multi-sites, les tensions apparaissent.
Le dirigeant valide tout. Les équipes attendent. Les informations circulent mal. Les stocks ne sont pas fiables. Les marges sont découvertes trop tard. Les clients ne sont pas relancés à temps. Les fournisseurs sont gérés dans l’urgence. Les décisions se prennent au ressenti, faute de données propres. La réalité, c’est que beaucoup de PME en croissance ont été construites par des dirigeants très engagés, capables de compenser les insuffisances de l’organisation par leur présence, leur intuition et leur énergie.
Mais cette force devient une limite lorsque l’entreprise grandit. À un certain niveau, l’organisation doit prendre le relais de l’héroïsme dirigeant. Il faut alors installer des routines minimales : suivi hebdomadaire des commandes, lecture mensuelle de la marge, tableau des créances, suivi des stocks, validation des remises, plan de trésorerie, responsabilités claires, décisions documentées. Autour du chef d’entreprise, cela se lit parfois comme de la bureaucratie ; mais en fait NON. Il s’agit là de la véritable infrastructure de la croissance.
Grandir, ce n’est pas seulement devenir plus grande
Je ne tente pas ici, d’opposer croissance et prudence. La PME, par principe, doit chercher des marchés, gagner des clients, investir, recruter, prendre des risques. D’ailleurs, sans ambition, il n’y aura jamais de passage à l’échelle. Mais cette ambition doit être « équipée » et monitorée.
C’est peut-être cela, la maturité d’une PME en croissance : comprendre que toutes les ventes ne se valent pas, que tout chiffre d’affaires n’est pas une victoire, et que le financement n’est véritablement utile que lorsqu’il vient soutenir un modèle déjà lisible.
Malheureusement, certaines croissances fatiguent les entreprises ; alors que les bonnes croissances, elles, devraient les renforcer dans tous les sens du terme.
A propos de Thécia N'vekounou
Thécia N'vekounou est Lead Growth Strategy chez FUND.lab, cabinet de stratégie, d’ingénierie financière et d’exécution opérationnelle basé au Bénin. Elle accompagne des PME et organisations en croissance sur la structuration commerciale, l’analyse de modèles économiques, le passage à l’échelle et le pilotage de la performance. Son travail porte sur la mise en cohérence entre ambition de marché, capacité opérationnelle et trajectoire financière.











