Par Claudia Kenou
Depuis vingt ans, l’aide mondiale au développement connaît une croissance sans précédent. Le nombre de donateurs et d’organismes financiers a explosé, mais cette abondance crée un paradoxe. Plus d’acteurs impliqués signifie souvent plus de complexité, de coûts et de contraintes pour les pays bénéficiaires. Entre fragmentation des flux, exigences variées et contournement des budgets nationaux, l’efficacité de l’aide est mise à l’épreuve et les gouvernements peinent à piloter leurs propres politiques de développement.
Selon la Banque Mondiale, entre 2004 et 2023, le nombre de bailleurs de fonds est passé de 63 à 118 et le nombre d’organismes donateurs de 227 à 622. Les financements privés représentant désormais 52% des flux, marquent un rééquilibrage entre contributions publiques et privées. Cette croissance est incontestablement une bonne nouvelle. Mais derrière ces chiffres se cache une réalité plus complexe. En effet, la multiplication des donateurs a entraîné une fragmentation des flux financiers, qui complique la gestion de l’aide par les pays bénéficiaires. Chaque organisme impose ses propres règles (audits, rapports financiers, procédures de passation de marchés) et ces exigences varient d’un donateur à l’autre. En conséquence, des coûts administratifs élevés, des ressources détournées des projets essentiels et une efficacité amoindrie sont observés.
De plus, la fragmentation a un impact tangible sur les financements. Entre 2000 et 2023, le montant moyen d’un don par activité, indique la Banque Mondiale, est passé de 1,5 million de dollars à 0,9 million. Pour les pays à faible revenu, aux capacités administratives limitées, la dispersion des flux et les coûts de transaction élevés représentent un véritable fardeau. Autre problème majeur: une part croissante de l’aide échappe aux budgets nationaux. Trois projets sur quatre sont aujourd’hui gérés par des ONG et la moitié des fonds ne transitent pas par les gouvernements bénéficiaires. Cette pratique réduit l’appropriation locale des initiatives, limite l’impact économique sur les économies locales et compromet la durabilité des projets. L’exemple de l’Éthiopie, confrontée à plus de 250 organismes partenaires ou du Mozambique, où le nombre d’agences a dépassé 222 en 2023, illustre bien les défis posés par cette surcharge institutionnelle.
Ces évolutions compliquent la planification et la mise en œuvre des politiques de développement: l’efficacité est réduite, les projets peuvent se chevaucher ou entrer en concurrence; l’appropriation nationale est limitée, moins de contrôle pour les gouvernements sur les priorités et la stratégie; le renforcement des capacités est entravé, les systèmes locaux peinent à se structurer et restent dépendants de l’aide extérieure et l’impact économique est amoindri, moins de fonds passent par les budgets publics, limitant la stimulation de l’activité économique locale.
La croissance et la diversification de l’aide mondiale constituent une avancée, mais elles soulignent aussi les limites d’un système devenu complexe et fragmenté. La multiplication des donateurs et la dispersion des flux rendent la gestion plus lourde et freinent l’impact réel de l’aide. Cette réalité impose de repenser les mécanismes de coordination et de simplification afin que chaque dollar investi contribue réellement au développement durable des pays bénéficiaires.
Fortuné Dotin