Par Mountaga Diallo
Après avoir mobilisé jusqu’à 60.000 travailleurs lors de son pic d’activité en 2024 et 2025, le chantier de la plus grande mine de fer d’Afrique, combiné à une ligne ferroviaire de 670 kilomètres et à un port minéralier en eau profonde, connaît une démobilisation accélérée. Plus d’un mois après son inauguration, le 11 novembre 2025, des milliers de Guinéens se retrouvent sans emploi, selon plusieurs sources industrielles et institutionnelles.
Du côté de Rio Tinto, partenaire clé du projet à travers la coentreprise Simfer, environ 5.000 travailleurs ont déjà été progressivement libérés. Un chiffre présenté comme inférieur aux projections initiales, à la suite d’une réévaluation des risques opérationnels et d’un réajustement du calendrier des travaux. Certaines infrastructures, notamment le port minéralier de Morebaya, ne devraient pas connaître de réduction d’effectifs avant décembre 2026.
Cette adaptation du rythme de démobilisation intervient dans un contexte politique sensible, à quelques semaines de l’élection présidentielle du 28 décembre 2025, et traduirait un alignement stratégique entre les opérateurs miniers et les autorités guinéennes.
La situation apparaît plus brutale du côté du Winning Consortium Simandou (WCS), conglomérat sino-singapourien en charge de plusieurs segments clés du projet. Bien qu’aucun chiffre officiel n’ait été communiqué, des milliers de licenciements sont signalés depuis juin 2025, à mesure que les travaux de construction du port et de la voie ferrée arrivaient à leur terme.
Dans la région de Faranah, près de 10.000 ouvriers employés sur le creusement de tunnels et la construction de ponts ferroviaires ont vu leurs contrats s’achever sans perspectives immédiates de reconversion. À Dantilia, environ 8.000 travailleurs sur 10.000 auraient perdu leur emploi en l’espace de trois mois, tandis qu’à Kamara, près de 1.500 postes ont été supprimés.
À terme, l’exploitation du complexe minier de Simandou ne devrait nécessiter moins de 15.000 travailleurs, soit un écart considérable avec les effectifs mobilisés durant la phase de construction. Une réalité structurelle qui souligne la nature hautement capitalistique du projet, dont les bénéfices macroéconomiques ne se traduisent pas automatiquement par une absorption durable de la main-d’œuvre locale.
Selon les estimations du Fonds monétaire international (FMI), Simandou pourrait accroître le PIB réel de la Guinée de 26% d’ici 2030. Toutefois, sans politiques publiques ciblées, l’impact sur la réduction de la pauvreté resterait marginal, avec un risque accru d’inégalités, notamment dans les zones rurales traversées par les infrastructures minières.
Plusieurs sources industrielles occidentales redoutent que cette démobilisation rapide n’alimente des tensions sociales, des mouvements de contestation, voire des perturbations logistiques sur la ligne ferroviaire stratégique. Des incidents ont déjà été signalés, notamment des accidents impliquant du bétail percuté par des trains, affectant des communautés locales dépendantes de l’élevage.
Le bilan humain du chantier reste lourd : une douzaine de travailleurs auraient perdu la vie lors de la construction du chemin de fer entre 2023 et 2024, auxquels s’ajoutent des décès de riverains liés aux activités du projet.
Face aux inquiétudes, les autorités guinéennes qualifient ces licenciements de « douloureux » et évoquent de futurs projets d’infrastructures pour absorber une partie de la main-d’œuvre libérée. Le gouvernement mise également sur le programme « Simandou 2040 », une stratégie de diversification économique sur quinze ans, encore dépourvue de calendrier opérationnel précis.
Avec un coût total estimé à 200 milliards de dollars, financé en grande partie par des capitaux privés, et une participation de l’État guinéen à hauteur de 15.%, Simandou demeure un pari économique majeur pour la Guinée. Reste désormais à savoir si ce géant minier saura devenir autre chose qu’un moteur de croissance macroéconomique : un véritable levier de développement inclusif.