Par Claudia Kenou
Au Bénin et en Afrique de l’Ouest, des jeunes agriculteurs transforment leur smartphone en ferme digitale, créant marchés, espaces de formation et réseaux d’entraide. Cette innovation numérique génère revenus, emplois et inclusion, tout en révélant un potentiel largement sous-exploité par les décideurs.
Selon une étude récente menée par Caribou et la Fondation Mastercard, les réseaux sociaux dépassent désormais leur rôle de simples outils de communication pour devenir de véritables infrastructures agricoles informelles. WhatsApp permet aux producteurs de partager les prix et de signaler les acheteurs fiables, Facebook et Instagram se muent en vitrines et outils de marketing tandis que TikTok se transforme en salle de classe virtuelle. Ces usages touchent des millions d’agriculteurs, transformateurs et commerçants de riz, maïs, soja et anacarde, comblant ainsi les lacunes du système agricole formel. Alors que 28% de la main-d’œuvre béninoise dépend de l’agriculture et que plus de 70% des ruraux vivent de cette activité, seuls 23% bénéficient de conseils publics. Face à ces limites, les jeunes agripreneurs utilisent les réseaux sociaux pour vendre à distance, recevoir des paiements via mobile money et partager techniques et savoir-faire. Les femmes rurales, souvent exclues du numérique, se regroupent en clusters comme «DigiQueen», mutualisant appareils et données pour apprendre et enseigner ensemble. En Côte d’Ivoire, des coopératives féminines exploitent les notes vocales WhatsApp pour inclure des membres peu alphabétisées.
Le rapport souligne également l’écart avec les politiques publiques. Les stratégies AgriTech formelles ciblent principalement quelques centaines d’utilisateurs tandis que les réseaux sociaux informels servent déjà des millions d’agriculteurs. Au Bénin, 2,4 millions de personnes utilisent ces outils dont 25% à des fins agricoles, malgré l’accès limité à l’électricité (11% en zones rurales) et l’inégalité numérique entre hommes et femmes. Charlene Migwe, de Caribou, a rappelé: «L’agriculture sociale, portée par les jeunes et les femmes, transforme les moyens de subsistance et réinvente l’avenir agricole grâce au numérique». Eunice Muthengi, de la Fondation Mastercard, a ajouté: «Avec les bons outils, la formation et le soutien, ces agripreneurs pourraient multiplier leur impact et transformer leurs communautés». Le rapport recommande de s’appuyer sur ces pratiques existantes, de former les agriculteurs sur les plateformes qu’ils maîtrisent, d’intégrer la monétisation via mobile money et de soutenir la connectivité rurale. Une approche qui pourrait rendre l’agriculture ouest-africaine plus inclusive, productive et résiliente, en faisant des réseaux sociaux un levier concret de développement économique et social.
Fortuné Dotin