Par Brunelle TCHOBO
Portée par l’Agence des systèmes d'information et du numérique (ASIN) et l’Institute for Inclusive Digital Africa (IIDIA), cette initiative vise à entraîner une intelligence artificielle capable de comprendre et de parler les langues béninoises. Soutenue par la Fondation Gates et Sèmè City, cette démarche s’inscrit dans une vision d’inclusion numérique, culturelle et linguistique. « Ce que nous lançons aujourd’hui va bien au-delà de la technologie. C’est une démarche humaine, culturelle et citoyenne », a déclaré François Agoua, directeur des projets d’innovation numérique et représentant du directeur général de l’ASIN, lors de la cérémonie de lancement.
Le projet repose sur un principe participatif. Chaque citoyen est invité à donner sa voix sur la plateforme jaimemalangue.bj. En s’exprimant dans sa langue maternelle, sa voix est enregistrée et intégrée à une base de données nationale. Ces enregistrements serviront à entraîner des modèles d’intelligence artificielle capables de comprendre et de restituer les langues locales.
« L’objectif, c’est de ne laisser personne derrière. Nos langues locales ne sont pas un frein à la technologie. Au contraire, elles en sont la clé. Nous voulons un numérique qui parle comme nous, qui nous ressemble », a déclaré Anziz Adéhan, responsable du département e-services et plateformes à l’ASIN.
Cette ambition s’accompagne d’applications concrètes. Dans l’éducation, des outils pédagogiques automatisés permettront d’enseigner dans les langues locales, réduisant ainsi la fracture linguistique à l’école. Dans la santé, un assistant vocal multilingue aidera les agents communautaires à mieux comprendre les diagnostics et traitements dans les zones rurales.
Une alliance entre technologie et identité
Au-delà de la prouesse technique, « J’aime ma langue » a une portée symbolique. Celle d’un retour de dignité pour les langues nationales longtemps marginalisées par la domination du français. « Ce projet, c’est bien plus qu’un slogan ou un geste culturel. C’est une vision claire de l’inclusion numérique », a affirmé Nicaise Laleye, enseignant-chercheur et représentant du président du conseil d’administration de l’IIDIA, Makarimi Abissola Adechoubou. Pour lui, il s’agit de replacer les langues africaines au cœur de la technologie. « Une intelligence artificielle ne peut être réellement intelligente que lorsqu’elle nous comprend, lorsqu’elle s’appuie sur nos mots, nos pensées et nos langues », a-t-il ajouté.
Depuis le lancement du Portail National des Services Publics en 2020, le Bénin a déjà franchi plusieurs étapes vers la digitalisation inclusive. Mais les limites linguistiques persistaient. « Aujourd’hui, nos services sont accessibles en français et en anglais, mais qu’en est-il de ceux qui ne maîtrisent aucune de ces langues ? Avec “J’aime ma langue”, nous posons les bases d’un numérique qui ne discrimine pas », a laissé entendre Anziz Adéhan. Les initiateurs insistent sur la souveraineté numérique, un concept désormais central dans la stratégie nationale du numérique. « Ce projet symbolise un numérique profondément béninois, enraciné dans nos langues et ouvert sur le monde », a souligné François Agoua.
Cette souveraineté passe par une appropriation citoyenne. Chaque béninois est invité à y participer. L’acte symbolique du jour « Je donne ma voix », a marqué les esprits. Quelques participants ont tour à tour enregistré quelques phrases dans leurs langues maternelles pour donner un sens concret à la campagne.
Le projet, qui démarre avec la langue fongbé comme première phase pilote, sera progressivement étendu à d’autres langues nationales. Il ambitionne, à terme, de rendre le numérique béninois véritablement inclusif, que ce soit dans les démarches administratives, l’éducation ou l’accès aux services publics. « Chaque mot enregistré est une pierre ajoutée à l’édifice de notre souveraineté numérique. Nos voix ne s’éteindront plus. Elles deviennent le langage du futur », a conclu Nicaise Laleye. En liant culture, innovation et participation citoyenne, « J’aime ma langue » apparaît déjà comme un projet phare de la décennie numérique au Bénin. Il consacre l’idée d’un futur où le numérique africain se construira dans les langues locales, pour les peuples africains.


