Par Edison ADJOVI
Pendant plusieurs jours, la presse nous a informé de ce que le Bénin a levé son premier Sukuk. Le sukuk désigne un instrument financier conforme aux principes de la finance islamique (charia). On le présente comme l’équivalent économique des obligations classiques à une différence majeure : il est peu conventionnel car il repose sur des actifs tangibles plutôt que sur une simple créance. Il permet aux entreprises et aux gouvernements de lever des fonds tout en respectant les interdictions de l’islam sur l’intérêt (riba), l’incertitude excessive (gharar) et le financement d’activités illicites.
Le marché mondial des sukuk a connu une croissance significative au cours des deux dernières décennies, atteignant plusieurs centaines de milliards de dollars d’encours. Cette popularité croissante illustre le rôle de plus en plus stratégique de la finance islamique dans l’économie mondiale, en offrant aux investisseurs une alternative crédible aux produits financiers traditionnels.
Contrairement aux obligations conventionnelles, où l’investisseur prête de l’argent contre le versement d’intérêts, le détenteur de sukuk finance un actif tangible, un projet, une infrastructure, une entreprise. Il détient ainsi une part de propriété et perçoit des revenus générés par celui-ci (loyers, profits d’exploitation, marges commerciales, etc) et non des intérêts fixes.
Les fonds levés auprès des investisseurs sont généralement transférés vers un fonds commun de créances appelé SPV (Special Purpose Vehicle). Ce véhicule juridique se charge de réaliser l'investissement, de collecter les revenus et de les reverser aux investisseurs. Les sukuk peuvent être cotés en bourse et échangés sur les marchés secondaires.
Les premiers sukuk modernes ont été introduits dans les années 1990. Depuis, leur développement n’a cessé de s’accélérer. En 2025, l'encours mondial a franchi la barre symbolique des 1.000 milliards USD. Aujourd'hui, on estime que 35 à 40 pays y ont recours, principalement au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est. En Afrique, environ 13 pays (dont le Bénin), ont déjà émis plus de 700 titres de ce type, confirmant l'attractivité de cet instrument pour le développement des infrastructures africaines.
Avantage :
- Pour les émetteurs (États/Entreprises) : Accès à une base d'investisseurs plus large (notamment les fonds du Golfe) et financement stable à long terme pour les projets d'envergure.
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Pour les investisseurs : Diversification du portefeuille avec des titres éthiques et adossés au concret.
Inconvénients & Risques :
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Les revenus dépendent de la performance réelle de l'actif sous-jacent.
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Le marché secondaire des Sukuk est parfois moins actif que celui des obligations classiques, ce qui peut rendre la revente plus complexe.
L'expansion des Sukuk est portée par un double moteur : l'appétit grandissant pour les produits financiers éthiques et les besoins massifs en infrastructures dans le monde musulman. On observe aujourd'hui une convergence prometteuse entre les principes de la Charia et les critères ESG. L'apparition des Sukuk "verts" ou "sociaux" positionne la finance islamique comme un acteur majeur de la transition durable.
Le secteur doit cependant relever des défis structurels pour franchir une nouvelle étape. L'enjeu majeur réside dans le fait d’harmoniser ses régulations et de garantir une transparence totale afin de rassurer les investisseurs internationaux sur la sécurité juridique de ces titres.
Pour les nations africaines, l’émission de Sukuk représente un levier stratégique de souveraineté et de croissance. Au-delà de l'accès à de nouvelles liquidités provenant du Moyen-Orient et d'Asie, cet instrument garantit une gestion vertueuse de la dette publique. Puisqu'un Sukuk est obligatoirement adossé à un actif tangible, il assure que chaque franc levé finance directement l'économie réelle, transformant ainsi la dette en infrastructures productives telles que des ponts ou des centrales électriques. Cette approche favorise non seulement le développement concret du pays, mais renforce également l'inclusion financière en mobilisant l'épargne locale soucieuse d'éthique.
Pour un pays comme le Bénin, l’émission de Sukuk constitue un levier stratégique pour diversifier ses sources de financement en captant les liquidités massives des investisseurs du Golfe et du Moyen-Orient, jusqu'ici peu présents sur le marché obligataire classique. Au-delà de cet accès à de nouveaux capitaux, ces titres garantissent une gestion vertueuse de la dette : puisqu'un Sukuk doit impérativement être adossé à un actif tangible, les fonds levés sont directement injectés dans l'économie réelle pour financer des infrastructures concrètes comme des ponts ou des centrales électriques. Enfin, cette démarche renforce l'inclusion financière nationale en offrant aux épargnants locaux soucieux de principes éthiques ou religieux un placement conforme à leurs valeurs, tout en consolidant la crédibilité du pays sur la scène internationale grâce à la sophistication technique de telles opérations.
À moyen et long terme, le marché des sukuk devrait poursuivre sa forte expansion, porté par les besoins croissants en infrastructures, la montée de la finance éthique et le développement des sukuk verts et sociaux. De plus en plus de pays, y compris non musulmans, s’y intéressent, ce qui confirme que les sukuk s’imposent progressivement comme un instrument durable et structurant du financement public international, notamment pour les économies émergentes.