Par Fortuné DOTIN
À Luanda en Angola, les 24 et 25 novembre prochains, les chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine (UA) et de l’Union européenne (UE) se retrouveront pour un sommet présenté comme crucial pour l’avenir du partenariat birégional. Placée sous le signe de « l’Année des réparations » proclamée par l’UA, cette rencontre constitue une opportunité pour plusieurs institutions religieuses et organisations humanitaires africaines et européennes de réclamer une transformation profonde des relations entre les deux continents.
Dans une déclaration conjointe publiée le 11 novembre à Accra, la Commission des Conférences épiscopales de l’Union européenne (COMECE), le Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SECAM) et Caritas Afrique dénoncent un modèle de coopération marqué par un « extractivisme », reproduisant des logiques historiques d’exploitation au détriment des populations africaines.
Pour les signataires, l’Année jubilaire 2025, décrite comme un temps de « pardon » et de « réconciliation » dans la tradition catholique, ainsi que l’ouverture de la Décennie des réparations de l’UA, offrent un cadre politique inédit. Ils y voient l’occasion d’exiger un partenariat UA-UE « juste et responsable », capable de corriger les déséquilibres économiques hérités du passé. Ce message s’appuie sur « l’expérience directe » des communautés vulnérables ; petits agriculteurs, pêcheurs, artisans, éleveurs, peuples autochtones, femmes et jeunes confrontés à la pauvreté, à l’insécurité alimentaire et aux effets visibles du changement climatique.
Au cœur de leur critique, les organisations pointent une coopération européenne guidée davantage par des « intérêts géopolitiques et économiques » que par les priorités africaines. Cette dérive limite la capacité du partenariat à contribuer véritablement au développement humain, pourtant au cœur des engagements officiels de l’UE en matière de coopération internationale.
Gestion des ressources et énergie pour assurer la valeur et la souveraineté africaines
L’un des griefs majeurs porte sur la course européenne aux matières premières critiques (MPC), essentielles à la transition énergétique. Présentée comme stratégique pour l’autonomie industrielle de l’UE, cette dynamique provoque la « dévastation » de territoires et met en péril des communautés déjà fragilisées par la pauvreté et la dégradation environnementale. Les pays africains cherchent à conserver une part plus importante de la valeur ajoutée issue de leurs ressources, mais les cadres actuels de coopération, largement non contraignants, ne garantissent pas ces objectifs. Les signataires demandent que l’UE traduise son soutien à la transformation locale par des engagements clairs et contraignants, incluant assistance technique, transfert de technologies et mécanismes de suivi stricts.
Les investissements européens dans le secteur énergétique font également l’objet de critiques. Les grands projets d’énergies renouvelables, nécessaires pour atteindre les objectifs climatiques, sont souvent conçus « sans consultation » et concentrent les bénéfices hors des territoires concernés. À rebours de cette approche centralisée, les signataires plaident pour des systèmes énergétiques « démocratiques et décentralisés », contrôlés par les communautés locales et orientés prioritairement vers la satisfaction des besoins nationaux et régionaux plutôt que vers l’exportation.
Dans le même esprit, ils appellent à une révision des modèles agricoles soutenus par les partenaires internationaux. L’agriculture intensive, fondée sur intrants chimiques, semences génétiquement modifiées et monocultures, renforcerait la dépendance et nuirait à la biodiversité, marginalisant les petits exploitants. Le partenariat UA-UE devrait soutenir l’agroécologie et mettre en place des lignes directrices contraignantes pour orienter les financements vers des modèles respectueux des savoirs traditionnels et des droits des paysans, notamment en matière de gestion semencière.
Dette et investissements pour un partenariat africain juste et durable
La question de la dette occupe une place centrale dans la déclaration. Plus de 40 pays africains traversent une crise de dette qualifiée de « pire de l’histoire », qui oblige certains États à consacrer plus d’un tiers de leurs recettes publiques au service de la dette, freinant les investissements sociaux et encourageant l’extraction accrue de ressources. Les signataires appellent l’UE à reconnaître le caractère « illégitime » d’une partie de cette dette, héritée de l’époque coloniale, et à soutenir des initiatives d’annulation ou de restructuration profonde sans conditions économiques. Ils soutiennent également l’idée d’un mécanisme de résolution des dettes sous l’égide des Nations unies, pour garantir transparence et équité entre créanciers et débiteurs.
Le programme Global Gateway Afrique-Europe est lui aussi critiqué. Présenté comme un instrument majeur d’investissement pour le continent, il reste largement orienté par les intérêts européens : sécurité des approvisionnements, contrôle migratoire et extractivisme. Les financements, majoritairement sous forme de prêts, risquent d’aggraver la spirale de l’endettement. Les organisations plaident pour un modèle basé sur la souveraineté africaine, la transparence, la participation de la société civile et la priorité donnée aux entreprises locales.
Enfin, les signataires appellent les dirigeants africains et européens à faire un « choix stratégique » : construire un partenariat fondé sur la justice, la durabilité et la reconnaissance pleine des aspirations des peuples africains. Selon eux, seule une action résolue sur la dette, la gouvernance des ressources naturelles, les systèmes alimentaires et les investissements pourra constituer une première étape vers une forme de réparation historique et un équilibre durable dans le partenariat UA-UE.