Par Claudia Kenou
Le Bénin a donné le ton. L’Afrique peut désormais façonner une technologie qui parle ses langues, sans intermédiaire. Le mardi 24 juin 2025, l’Institute for Inclusive Digital Africa (IIDiA) et l’Agence des Systèmes d’Information et du Numérique (ASIN) ont officialisé le lancement d’un Laboratoire Régional d’Innovation et de Technologies Numériques. Ce hub inédit est né pour briser une barrière souvent invisible mais redoutable, celle qui empêche encore des millions de citoyens de profiter pleinement des services digitaux faute de solutions adaptées à leur langue maternelle.
Au cœur de cette dynamique, un projet concret. Le tout premier modèle d’intelligence artificielle vocale en langue fon financé par Gates Foundation. Pour la première fois, une grand-mère pourra consulter son solde Mobile Money, trouver la pharmacie de garde ou accéder aux démarches administratives pour l’obtention d’un acte de naissance, d’un casier judiciaire, via des interactions vocales simplifiées, sans avoir à lire ni à passer par le français. Elle parlera comme elle vit et la machine comprendra. Makarimi Adéchoubou, président du conseil d’administration de l’IIDiA, l’a rappelé devant un parterre de décideurs et de partenaires convaincus. Pour lui, plus de mille langues coexistent en Afrique de l’Ouest, mais rares sont celles qui existent dans le monde numérique. Il affirme que l’ambition est claire, transformer ce patrimoine linguistique en moteur d’inclusion et de souveraineté technologique. «Nous construisons plus qu’un outil; nous bâtissons un pilier de l’infrastructure publique numérique africaine, plurilingue, inclusif et ancré dans les réalités du continent, afin de redonner une voix numérique à des millions d’Africains dans leur idiome», a-t-il martelé.
Le pari est audacieux mais précis. Selon les experts de l’ASIN, un prototype fonctionnel sera prêt d’ici neuf mois. Un prototype qui sera basé sur la collecte de données vocales communautaire et entraîné par GPU haute performance. «Nous exhortons chacun, quel que soit son niveau en langue fon, à participer à cette campagne de collecte de données afin de disposer d’un volume suffisant pour atteindre nos objectifs», ont-ils enjoint. Par ailleurs, les premiers cas d’usage visent la santé, la finance, l’administration, l’agriculture intelligente, la navigation géolocalisée ou encore l’éducation en langue locale pour corriger une inégalité trop longtemps tolérée.
Pour Marc-André Loko, directeur général de l’ASIN, cet enjeu dépasse largement le cadre d’un simple assistant vocal. «L’Afrique ne peut plus avancer dans le numérique en laissant ses langues au bord du chemin. Quand une femme en zone rurale peut interagir dans sa langue, sans traduction ni intermédiaire, c’est un droit qu’on lui rend et une barrière qui tombe», a-t-il rappelé. L’idée, selon l’appréhension du directeur général de l’ASIN, n’est pas de faire un gadget. L’objectif est de poser une brique de souveraineté numérique et de l’élargir à d’autres langues comme le dendi ou l’ayizo qui attendent déjà leur tour.
Afin de creuser le sujet, le lancement s’est prolongé par un panel sans langue de bois, intitulé «Intelligence artificielle en langue fon: vers des services publics plus accessibles et plus humains». Autour de la table, experts, linguistes et entrepreneurs ont convergé sur un point. La fracture numérique en Afrique est d’abord une fracture linguistique. Bill Fabroni Yoclounon, figure de la digitalisation des langues béninoises, l’a rappelé sans détour: «Si l’IA ne respecte pas les nuances dialectales, elle échoue. Une machine qui parle mal est plus nuisible qu’utile». Sa structure planche déjà sur un dictionnaire numérique multirégional, indispensable pour que l’assistant vocal parle un fon standard compris d’Abomey à Porto-Novo. Derrière les discours, l’ambition est claire: démontrer qu’une autre manière de concevoir la tech est possible. «Une IA, oui, mais une IA qui nous ressemble», a-t-il poursuivi. La formule résume tout l’enjeu: ne plus subir l’innovation importée, mais façonner des outils adaptés aux réalités économiques, linguistiques et culturelles africaines.
À travers ce laboratoire, le Bénin prouve qu’il est possible de concevoir, entraîner et déployer une technologie faite pour ses réalités, par ses talents, pour ses priorités. Ce laboratoire, plus qu’un projet béninois, est une promesse pour toute l’Afrique de l’Ouest, un exemple concret d’innovation à l’échelle du continent. La souveraineté numérique prend ainsi un visage concret, enraciné dans la culture et les voix de ceux qui en étaient les plus éloignés.
Fortuné Dotin