Par Claudia Kenou
Au 31 mars 2025, la dette publique du Bénin s’élève à 7.256,5 milliards de FCFA. Un niveau soutenable (51,1% du PIB), en retrait par rapport au plafond communautaire de l’Uemoa fixé à 70%. Mais ce pourcentage, à lui seul, ne dit pas tout. Derrière la façade d’une dette «soutenable» s’esquisse une mécanique plus complexe, où les lignes de fragilité se superposent aux choix assumés de financement. Une lecture en profondeur du Bulletin statistique de la dette publique du premier trimestre 2025, publié par la Caisse autonome de gestion de la dette (Cagd), invite à la nuance.
Selon les dernières données publiées dans le Bulletin, la trajectoire de la dette reste sous contrôle. En effet, la dette extérieure représente 5.481,7 milliards de francs Cfa, soit 75,5% du total et se chiffre à 38,6% du PIB. À l’inverse, la dette intérieure, contenue à 1.774,8 milliards (12,5% du PIB), continue de jouer un rôle d’appoint. Cette orientation, structurellement tournée vers les marchés internationaux, confère à l’État béninois une capacité d’accès à des volumes de financement élevés, souvent à des conditions concessives. Toutefois, elle accentue la dépendance du pays aux évolutions exogènes: chocs de change, durcissements monétaires, tensions géopolitiques, pour ne citer que ceux-là. Ainsi, 87% de l’encours est détenu par des créanciers non-résidents, un ratio élevé qui appelle à la prudence.
De même, le portefeuille de la dette publique reflète cette dynamique d’ouverture: la dette multilatérale pèse à elle seule 48,8% de l’encours extérieur, témoignant d’un recours significatif aux institutions financières internationales. Sur le plan domestique, les titres publics (obligations et bons du Trésor) représentent 82,1% de la dette intérieure. Une prédominance qui traduit à la fois la sophistication croissante du marché régional des capitaux et les limites du financement bancaire local. Un autre point d’attention réside dans la concentration géographique et monétaire de la dette. L’euro représente 57,4% des engagements, loin devant le franc Cfa (24,5%) et le dollar (10,2%). Cette euro-dépendance, dans un système encore formellement arrimé à la monnaie unique européenne, rassure à court terme. Mais elle n’est pas sans susciter des interrogations sur la marge de manœuvre monétaire réelle du pays face aux futurs chocs de change.
De plus, la gestion opérationnelle de la dette conserve un certain aplomb. À fin mars, le portefeuille des titres publics est constitué de 70 instruments actifs dont 66 obligations du Trésor pour un encours total de 1.432,2 milliards de francs Cfa assortis d’un taux moyen pondéré de 5,6%. Dans le même temps, les levées sur le marché régional de l’Uemoa restent modérées, à 29 milliards de francs Cfa pour financer le budget 2025. En revanche, les financements obtenus sur les marchés internationaux atteignent une intensité remarquable: 544 milliards de francs Cfa mobilisés à fin mars dont 309,8 milliards via l’eurobond émis en janvier 2025 et 158 milliards auprès de banques commerciales internationales. À côté, les prêts multilatéraux (68,4 milliards) et bilatéraux (7,8 milliards) apparaissent marginaux.
Les passifs contingents, souvent relégués dans l’ombre, rappellent l’ampleur des engagements hors bilan. Le Port autonome de Cotonou bénéficie d’une garantie de l’État sur un emprunt international de 42,3 milliards de francs Cfa tandis que neuf entreprises publiques encore en activité cumulent des dettes bancaires non garanties pour un total de 266,0 milliards. À cela s’ajoutent les prêts rétrocédés à hauteur de 164,2 milliards de francs Cfa soit 2,3% de l’encours de la dette publique. Le service de la dette, quant à lui, a été exécuté à hauteur de 351,7 milliards de francs Cfa au premier trimestre, dont 226,6 milliards pour le remboursement du principal et 125,1 milliards pour les intérêts. Aucun arriéré n’est signalé, ni vis-à-vis des créanciers ni envers les fournisseurs. Une discipline budgétaire saluée par les partenaires techniques et financiers.
Enfin, les nouveaux engagements contractés au cours du trimestre s’élèvent à 359,9 milliards de francs Cfa, entièrement libellés en devises. Mais pour combien de temps encore ce fragile équilibre tiendra-t-il ? Certes, ces financements sont destinés au financement des projets du Programme d’actions du gouvernement et s'inscrivent dans une logique d'investissement. Mais leur rentabilité, leur exécution et leur gouvernance détermineront si cette dette nouvelle alimente la croissance ou la contrainte. Faudrait-il rappeler que dans le registre des Partenariats public-privé, le Bulletin nous informe qu’aucune nouvelle contractualisation n’a été actée sur la période, mais les trois projets en cours totalisent un volume de 53,7 milliards de francs Cfa.
En définitive, le Bénin ne fait pas que gérer sa dette. Il joue une partition fine entre ambition et discipline, entre financement extérieur et résilience interne. Un exercice d’équilibrisme qui, à la lumière des tendances actuelles, reste maîtrisé. Mais l’histoire récente l’enseigne: ce ne sont pas toujours les chiffres qui vacillent les premiers. Ce sont les anticipations, les chocs inattendus, les revirements de perception. En cela, la vigilance reste de rigueur.
Fortuné Dotin